Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

Frédéric Allamel

Robinson dans la cour des anges

Ce qui suit est l’histoire d’une rencontre en différé. Je m’en revenais du pays Houma, en avril dernier, lorsqu’en remontant le bayou Petit Caillou j’aperçus sur l’autre rive un site baroque, enseveli sous une jungle de bananiers et de rosiers. Il y avait là un phare marin à l’iconographie extravagante, une profusion de sculptures à taille humaine, une maison de bois du type architecture douce… Pour l’amateur d’art brut que je suis, c’était de l’inédit. En fait, à la manière de la madeleine de Proust, cette vision allait raviver un souvenir enseveli. J’avais vu en effet ce site à l’état naissant, huit ans plus tôt. Il n’y avait alors qu’une tour de briques nues et quelques rares statues empêtrées dans leur ferraillage. En lui donnant le temps de croître, j’avais fini par l’oublier.

Observé de plus près, ce jardin merveilleux quoique à l’abandon tenait toutes ses promesses. Des portes magistrales surmontées d’archanges guerriers, un péristyle ouvert sur un forum peuplé d’anges à la peau bleue, des colonnes aux mille visages formant portique, des processions d’êtres angoissés et faméliques… Au sol, des constellations inconnues mêlées à des signes cosmiques, des traces de pas laissées par des pénitents, des fleurs parsemées de reptiles… du temps que, défiant les lois de la pesanteur, une nuée angélique peuplait le ciel de ses envolées mystiques. Et partout ce même homme en guenilles !… Attendant humblement au seuil du domaine, aveugle et le cœur ensanglanté au terme d’un pénible voyage. Admis intra-muros, le voici encore écoutant dans une conque les échos d’un ailleurs meilleur, puis à l’agonie dans les bras d’un ange. Tantôt cavalier de l’Apocalypse, tantôt Icare accroché aux serres d’un rapace, en un itinéraire menant de la souffrance humaine à l’angélisme… Certainement le maître de céans !

Un écriteau –Room for rent, if you are a bird- semblait suggérer la présence d’un misanthrope qui n’affectionnerait que le commerce des oiseaux et autres personnes ailées. Cette impression fut confirmée par « le » voisin, pêcheur de son état et biographe à ses heures. Dans son français cadjin, il me raconta que le génie du lieu, un « anglophone venu du Nord », se prénommait Kenny Hills. Autrefois maçon au Tennessee, celui-ci vivait claquemuré depuis des mois et n’ouvrait plus à personne. Ne payant plus ses notes, eau et électricité avaient été coupées et il serait probablement mort de faim si notre loup de mer ne venait quotidiennement poser devant sa porte une assiette de poissons.

Au bout d’un certain temps, l’ermite finit par sortir de chez lui. Il ressemblait à ces vieilles illustrations de Robinson Crusoë, barbe et cheveux ébouriffés, pieds et torse nus, le pantalon déchiré… Rompant son « vœu » de silence, il me raconta l’espace en un monologue à donner le vertige. Dans ce déluge verbal à la limite du délire, ponctué de surprenantes détonations vocales et de violents claquements de mains, l’environnement faisait peu à peu système. Chaque sculpture hautement symbolique s’entretenait ainsi avec ses voisines jusqu’à former ensemble une véritable syntaxe visuelle en forme de rite initiatique. Une exégèse ne se rédige pas après une simple visite guidée, quand bien même notre guide serait spirituel ! La connaissance d’un lieu s’inscrit dans la durée… Telle est pour l’instant ma tâche que je mène néanmoins dans l’urgence. En effet, Kenny Hills ne bâtit que sur révélation or voici plus d’un an que l’invisible ne s’est plus manifesté. En cette attente visionnaire, il répond par la claustration et refuse de couper le moindre brin d’herbe. La nature reprenant ses droits, les autorités ont donné ordre de débroussaillage. Hélas, on sait ce qu’il advient souvent quand les politiques ont des velléités paysagères !… Autre danger : l’auteur lui-même, personnage imprévisible, destructeur autant que créateur ! Ce site est d’ailleurs une repousse d’un jardin primordial qu’il avait autrefois détruit à coups de masse… Du reste, son soliloque cessa aussi brutalement qu’il avait commencé et, sans crier gare, il repartit se cacher dans sa maison au grand totem de bois. Depuis, nul ne l’a revu et, si ce n’était le soir une maigre lumière piratée de chez son voisin ou quelques arêtes laissées dans une assiette vide, tout nous laisserait voir en son Gisant un autoportrait d’une tragique actualité.

Frédéric Allamel
Gazogène n°20

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