Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

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Les promenades de Gazogène

Les promenades de Gazogène (1)

L’ÉDEN NOIR de MARTIAL BESSE

Photo : Jean-François Maurice

Entre Villeréale (Lot-et-Garonne) et Monpazier (Dordogne), la route est parfaitement rectiligne ; la seule chose qui rompt un peu la monotonie ce sont de longues montées suivies de descentes aussi longues ; comme les automobiles vont assez vite, à chaque sommet on peut avoir l’impression de s’envoler comme au Luna Park.
Soudain, en pleine vitesse, un mirage, une vision surréaliste : votre rétine enregistre, un peu cachée derrière une haie vive, une femme nue sur une carriole ! Non, vous ne rêvez pas ; vous n’êtes pas victime de vos désirs inassouvis ; vous venez simplement de passer devant le jardin de « Frank » Besse, alias « Martial » Besse au lieu dit « La Castagnal ».

Il ne vous reste plus qu’à faire tant bien que mal demi-tour et d’aller vous garer sur le bas côté de la route dans un petit espace réservé à cet effet.
L’auteur de ce site n’a pas toujours été agriculteur ; loin s’en faut ; il a exercé divers métiers, de barman à coiffeur ! Ajoutons que pendant longtemps un panonceau signalait la présence d’un taxidermiste… Tout aurait commencé selon ses dires en 1952, après son divorce, par la construction le long de la route d’une maison chaussure miniature en ciment peint.
Mais bien vite Martial Besse va laisser libre court à son imaginaire si particulier pour créer un site unique. Étrange, merveilleux, envoûtant… il n’est pas de qualificatifs qui conviennent à ce lieu car aucun jardin populaire n’est aussi subversif que celui-là.
On y rencontre en effet des sculptures en ciment, grandeur
« nature » si je puis dire, représentant des sphinx bicéphales, des chiens qui semblent sortis de l’Enfer, des serpents, des femmes ailées enfonçant leurs ergots dans des corps d’hommes, un coq picorant un chien, un sauvage bariolé nous menaçant de sa lance, etc.
C’est tout un théâtre de violence, de cruauté, de mort qui s’étale devant le visiteur. Mais quoi, n’est-ce pas un jeu ? Entre le sadomasochisme des thèmes et la rusticité naïve de la réalisation nous ne savons quelle contenance prendre surtout lorsque nous nous trouvons confrontés brusquement à un personnage présentant un sexe énorme en érection !
Le site, en pleine campagne, devient alors une sorte de fête sauvage, un carnaval débridé, un pied de nez à toutes les conventions. C’est une incroyable transgression par rapport au milieu, une subversion des valeurs et des codes traditionnels. Nous sommes là plus proches des fantasmes de Pierre Bettancourt que de l’idéologie des nains de jardins !
Quoi qu’il en soit, personne ne peut échapper à l’inquiétante étrangeté, au sournois malaise qui émanent de ce lieu, véritable théâtre surréaliste rempli d’énigmes, de simulacres, d’illusions. L’humour y est corrosif et le rire jaune !
Le jardin de Martial Besse théâtralise une scène primitive mais c’est l’envers du Paradis, c’est un Eden noir qui au delà des apparences, est l’un des plus audacieux et des plus subversifs parmi toutes les autres créations populaires que je connais et qui peuvent s’y apparenter.

Jean-François Maurice


Cet article, paru dans Zon’Art, figure aussi dans Les Insoumis de l’art du Quercy.

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Les campagnes de l’Art Brut, Félix Gresset

La chronique de Frédéric Allamel,
“Des USA & d’ailleurs” :

Les campagnes de l’Art Brut, Félix Gresset

Cette fois-ci, le regard de Frédéric Allamel se porte « ailleurs », sur ces « indigènes » que nous sommes et parmi eux il rend hommage, pour commencer, à Félix Gresset

« L’ART NE VIENS PAS COUCHER dans les lits qu’on a faits pour lui ; il se sauve aussitôt qu’on prononce son nom : ce qu’il aime c’est l’incognito ». On connaît tous cette formule admirable de Jean Dubuffet et pourtant… depuis… combien de caméristes ne se sont point empressés de border ce mauvais coucheur ! À tel point que, quittant son nid de branchages ou son hamac de fortune, il lui arrive à présent de s’oublier dans l’onctuosité des grands baldaquins.

Si le concept d’un musée d’art brut ne va pas sans un certain hiatus entre un procès artistique vivant, chargé de transformer le quotidien de son auteur, et la consignation d’objets dûment répertoriés aux cimaises de ces nécropoles de la culture que sont les musées, ces temples des Muses. C’est peut-être au hameau de Vaux et Chantegrue (Doubs) que celui-ci trouvera la résolution de ses contraires.

Enfin un musée brut d’art brut! Une promenade parmi les plaisirs champêtres. Un contenant à l’image de son contenu, sans prix à payer, ouvert à tous et aux vents, en toute ruralité. La redondance a parfois ses vertus.

Félix Gresset (né en 1917) était un enfant du pays. Agriculteur, il devint ouvrier forestier sur ses vieux jours, pour améliorer l’ordinaire d’une existence souvent en proie à la pénurie. Au contact de la forêt, il prêta une oreille attentive aux génies des bois et sa main à celui du bricolage. Son regard lourd de métamorphoses se mit à isoler dans le végétal une faune tantôt familière, tantôt fantastique. Dans les branches noueuses et les racines tordues, voire la roche trouée, il décelait un bestiaire fabuleux qu’un geste minimal rendait à tous accessible. Ici une entaille, là une touche de couleur … Il n’en fait pas davantage pour libérer la forme de sa gangue. Cette animalerie spontanée ne tarda pas à pulluler sur le devant de sa maison, située dans la partie haute de Chantegrue. Bavard invétéré, il happait tout visiteur intrigué par son arche défiant à la fois l’imagerie de la genèse et les lois de Darwin. Pour les autres, il demeurait un excentrique.

Mais voilà, le 28 janvier 1993, notre conteur des mondes sylvestres s’est tu, interrompant brusquement son monologue avec les hamadryades, point cardinal chez lui d’une pensée sauvage en acte. L’inventeur défunt, sa progéniture sculptée aurait pu mourir dans son sillage ou s’éparpiller comme un vol de corbeaux vers des collections brutistes. Il n’en fut rien.

Chantegrue disposait d’une fontaine-lavoir. Les lavandières depuis longtemps n’y faisaient plus leur linge et les bœufs ne s’y abreuvaient guère. Décision fut donc prise par la municipalité d’aménager le lieu en un forum zoologique et d’y transférer près de deux cents sculptures. Aujourd’hui, après veaux, vaches et cochons, ce sont des animaux au corps de bois qui viennent y boire, du temps qu’une bicorne espiègle se cache dans les boiseries et qu’un chat-peigne moustachu s’agrippe au mur de ses cinq pattes.

Au-delà de la mort, notre sculpteur animalier n’en continue pas moins de participer à la communauté villageoise de cette vallée du Doubs, en peuplant sa vie quotidienne autant que ses jours de fête. Ainsi pour Noël, souvent blanc dans la région, la fontaine-lavoir s’illumine sous la neige à la tombée du jour, un peu à la manière d’une crèche pour fabulistes éclairés.

En guise d’épilogue, je me dois de livrer au lecteur quelques informations pratiques. D’abord, pour s’y rendre pleinement, il faut réapprendre à voyager sans se hâter. À pied, à cheval, 2CV à la rigueur. Il faut savoir aussi se perdre, sinon comment se retrouver? Enfin attendre, une nuit de pleine poésie de préférence et, le moment venu, tous les mages vous le diront, il n’est point de meilleur guide que de suivre dans le ciel l’étoile du berger Félix Gresset.

Frédéric Allamel
Gazogène n°19


Gazogène n°01, présentation

Gazogène, premier numéro

Gazogène : introduction et sommaire, par Jean-François Maurice, juillet 1991
Gazogène : introduction et sommaire, par Jean-François Maurice, juillet 1991

En guise de sommaire :

Féérie pour une autre joie

Dubuffet dans un texte cherchant à définir l’Art Brut en vient à s’exclamer – ou à peu près : « … et tout le monde voit bien de quoi je veux parler ! ». De même, Michel Trevoz m’écrivit une fois – ou peu s’en faut- qu’il fuyait les « Congrès » et autres « Colloques » où l’on discute pour savoir si le vert est vert et ainsi de suite. J’avoue avoir fait mienne cette position et l’avoir dit – bien mal sans doute – dans de précédentes brochures. Et me voici, ici, récidiver. Si j’ai consacré quelque temps aux personnes qui vont suivre – loin des Fouquiers-Tinville de l’art singulier et de la création populaire – c’est que je crois qu’à des titres divers, ils le méritent ! Tout simplement ! Y compris les anonymes, cela va de soi !

Et maintenant, place aux

incivilisés,
aux incivilisables,
à l’incivisme :

P.S. : Certains se sont étonnés – et s’étonnent encore, et auront l’occasion de continuer à le faire – de me voir poursuivre ces activités parallèlement à d’autres comme celles déployées pour la revue de La Création Franche. Simplement je crois que toujours l’existence – et que dire alors de la création ! – échappe aux catégories faites pour la cennen. Si vous ne comprenez pas, relisez le texte ci-dessus.

Jean-François Maurice, juillet 1991
Gazogène
n°01


La grotte de Berolle

Une petite architecture singulière dans la campagne vaudoise :

la grotte de Berolle

Cette construction a été réalisée en 1929 par Wielfried Besson (né en 1898), agriculteur à Berolle (Vaud, Suisse). L’histoire débute à son retour de Paris alors qu’il vient de visiter l’exposition coloniale. Très impressionné par les architectures qu’il y a découvert, Wielfried Besson se lance lui-même dans un projet, bien moins ambitieux mais tout aussi original, pour son jardin : une grotte abritant une sirène !

Il profite de ses allées et venues dans le Jura – où il apporte chaque dimanche des vivres à son père, en alpage d’été avec ses vaches – pour ramener les premières pierres de son futur édifice. Ces pierres du Jura, très typiques, ressemblent un peu à des éponges avec leurs multiples trous. La construction fait appel en outre à du bois, du béton et diverses pièces métalliques (de charrue ou autres) pour la consolidation.

La grotte comprend quelques figurines peintes, ainsi qu’un système de jet d’eau en son sommet et de fontaine sur le côté, qui sert de trop-plein. L’intérieur de la grotte abrite une sirène au long corps en ciment, munie de dents métalliques et de deux pieds courts à l’avant, taillés dans le bois. Malheureusement, le temps a détruit certaines pièces, principalement celles en bois qui ont toutes disparu, y compris un petit chalet perché sur la grotte.

La grotte est inaugurée dans les règles par Wilfried Besson, lors d’une fête paroissiale de village. Il profite de la curiosité suscitée dans le village par son édifice pour demander une rétribution symbolique aux visiteurs, rétribution qu’il reverse ensuite au curé.

Bien sûr, aujourd’hui ce petit édifice est bien abîmé, mais reste plein de fraîcheur. Véritable patrimoine familial avant d’être une curiosité, la grotte de Berolle a repris du service pour le mariage des petites-filles de son créateur : l’eau a de nouveau jailli de son sommet et de la fontaine. À quand la prochaine fois ? Reste encore un garçon à marier…

Flora BERNE
Gazogène n°28


Numéro 28

il en reste


numéro un

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