Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

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Guallino…

Guallino

Par Anne Poiré

Guallino : un plaisir magnétique !

À l’huile et au couteau, dès 1958, trois chevaux s’ébattent parmi l’herbe en feu… Alors que Guallino a toujours été terrorisé par ces mammifères, trop grands, très impressionnants, leur représentation, comme celle des corps, des femmes, des êtres dans leur variété absolue, le fascine… au moins depuis Lascaux ! La vallée des merveilles le bouleverse, et il sait bien que l’art, c’est justement cette capacité à tracer des lignes, à reconstruire le monde, avec des couleurs, au-delà du simple mimétisme… Il aime dessiner, ciseler des loups… probablement par amitié pour le petit Chaperon rouge… ! Chez lui la figuration n’est pas reliée à la stricte réalité : dans n’importe quelle licorne, une dame lui sourit, les dragons crachent des flammes de sève rassurante, bourgeonnent, s’exfolient, et ses crocodiles, inoffensifs, drôles, ont immanquablement pour fonction… de sécher les larmes ! Quant aux girafes, on lui a raconté, quand il était enfant, qu’on les peignait…

Oui, de l’humour et des références, – singulièrement, c’est sans doute le plus sémillant paysage que l’on puisse noter, propice aux surprises, si l’on déambule dans la polychromie de Guallino. Moi, je l’ai rencontré au détour d’un tableau, au coin d’un triptyque. Au miroir d’une statuette, dans les creux et contours séduisants, dans les panaches de nuances flamboyantes. Dédales et méandres, cernes noirs, coulées franches… Sa palette m’éblouit : peintre, sculpteur, il est aussi illustrateur, au vitrail d’une tâche inlassable, qu’il poursuit dans les irisations du quotidien. Tragique, grave, il peut se révéler ludique, espiègle… Poète, avant tout : en lui l’enfance rebondit. Joueuse.

Bouquets aux parfums voluptueux, capiteux : Cadeau gingembre, Légendes obscures, Lutin butine, Du train où vagabonde, Protecteur chevelure vermillon, Montreur d’ombres, Détail de la carte du miel, D’âme racine, Bouclier vaillance, Bord de soleil, Exubérance d’impulsifs, Un-huit-six-marelle, Mer à l’envers pic-vert, Dispersion d’éclats, Chat perlipopette et Tourne-délivrance

Imprévisibles bottes et gerbes aux senteurs de l’ailleurs : Hamamelis aux sept coeurs, Stèle de taureau mythologique, Fétiche adulte, Reliquaire de la figure féminine à la robe d’osier, Chariot ailé aux quatre roues, Charmes et losanges d’offrandes et duettistes, Douleur capitale,Jardin d’Eden, Pigments en filets, Confetti d’or, D’arc et de ciel

Dans son œuvre, des graffitis se promènent, des poèmes désaltèrent… Il picore certains vers de sa guallinette, – mots polyphoniques et sucrés, secrets… – , tisse des fonds au graphisme proche d’une énigmatique calligraphie, lettres sans destinataires définis… Et dans le halo de ses rêves s’exaltent, en deux ou trois dimensions, en une langue mystérieuse, des formes anthropomorphes, troublantes, de désir et de pulpe…

Guallino n’hésite pas à transformer le chêne en sautillante Envolée tête-à-tête, Lumière qui rit, aux vertus positives… Magicien du cyan, alchimiste carminé, enchanteur émeraude ou smaragdite : dans ce microcosme aux arbres d’azur, ce sont surtout des humains, amoureux, heureux, qui abondent ! Irrésistibles Dompteuse-tendresse, Clématite-Passion…. Les titres se font l’écho d’un univers riche, varié, aux trouvailles nombreuses, dans les marges et les hasards remarquables.

Entre chair à vif et caresse magistrale, ces élans s’équilibrent et me font palpiter, – Jours à naître – , en un vertigineux plaisir magnétique !

Guallino de A à Z !

Autodidacte, alchimiste carminé, l’homme de la négation des contraintes et des méthodes dévoyées, abondant, fait pousser d’acrobatiques rêves anthropomorphes, dans l’aube de son atelier-jardin. Amoureux, il s’affranchit.

Baroques, ses délinéaments, ses assemblages, ses recoins de cavernes d’Ali-Baba, les amoncellements, pavois, où s’enchevêtrent…, chassés-croisés à l’occasion bifaces, icônes dynamiques, fétiches, reliquaires, dans le bois, qui lui paraît si simple à modeler… comme à la bougie : scènes dérobées à la nuit. Bribes, à demi effacés.

Couleurs chaudes, ciselées, couleurs tonitruantes, caressées, couleurs jeu, calquées. Couleurs vitrail. La palette chatoie et vrombit, chante et virevolte : coloriste, Guallino, ses fonds absorbés par des cyans, des amarantes, des ocres et des violacés… Le corps culmine, fiévreux, chevelures chatoyantes. Magistraux croquis crinières…

Dragons dodus, danseuses dégagées des drames, duos de duettistes, – charme – , avec eux, point de danger ! Dans la déclinaison d’une exceptionnelle complicité, ces signes métamorphosent d’amicaux dessins béances, denses dédales et méandres…

Enfance : écho, celle qu’il n’a pas vécue, expérimentée. Élan, celle, espiègle, qu’il aurait pu ébaucher. Celle qu’il se réinvente, chaque jour, dans l’épure de contes, terreurs et fascinations. Évidence de ces évidements en apesanteur… Expressionnisme. Éclairs et éclairages d’un enchanteur équilibre, émeraude ou smaragdite…

Fête, festivité, carnaval, masques fendus, plages de féminité, figures franchement, farouchement foudroyantes.

Graphismes rejoignant les mythes, trajectoires symboliques : gala de grottes galbées, gamineries gazouillantes…

Huile et craie sont ses premiers matériaux, et désormais l’acrylique, le contreplaqué, le carton, la toile, l’étoffe soyeuse, la ficelle, l’os. Tout lui est bon ! Histoires que l’on se raconte le soir, pour se rassurer, s’endormir. Pour l’humour. L’humeur. L’amour… dans le noir habité.

Illustrateur irrésistible, il aime la poésie qui fait pleurer, qui noue l’estomac, coup de poing dans le rire. Les irrégularités. Idoles maîtresses du poisson luciole.

Jubilation de la création juste.

Kakémono, makimono, peintures japonaises sur soie ou sur papier, suspendues verticalement, que l’on enroule autour d’un bâton, kilims : le monde entier, sa maison… Kaléidoscope de tant de possibilités kidnappées au kiosque des temps…

Ludique, son œuvre traverse en funambule. Loup spontané. Lumineuse lisibilité volontairement, langoureusement, brouillée.

Magnétique mai 68 : c’est pour lui l’interdit d’interdire, le face à face avec le feu. Il brûle tout. Malaxe la chair multicolore aux échardes des planches. Monolithes à ornements mêlés… miroir reprenant des fables anciennes, dans le monumental comme dans le plus intime… Magicien du microcosme, il ausculte les marges.

Noyées dans la douleur, nuances de lignes, homogénéisant les non-frontières.

Ombre, obscurité mystérieuse, et dans la clarté, bien en vue : des corps… Ovales, cercles de tondos, formats inhabituels, grattés, rappelant les graffiti, inscriptions à même la pierre, échelles, griffures sur plâtre, emblèmes greffés sur d’antiques boucliers de bronze, matières douces et rugueuses, présentant des plis, replis, gerçures recouvertes de mousses, marques semblables à des indices tribaux, enveloppes aux aspérités parfois innocentes, gratuites, souvent signifiantes… Odalisques ciel hardi.

Peintre, il voit palpiter panaches de tonalités. Passeur, il saisit l’espace pour le croquer, dans le primitivisme et la polychromie des pièces d’un puzzle toujours à compléter. Parcours potentiellement infini. Plaisir.

Quadrature de la quadrichromie, des quatre-saisons, du quattrocento : quotidiennes questions…

Refus. De l’art. Références au doute. Interrogations multiples dans le relief, les pleins et les concavités, la réminiscence. Rites secrets élaborés dans l’antre.

Singulier sculpteur ses volumes, sauvages, rencontrent la simplicité, l’intensité, jusque dans des stèles, hiératiques, ou la sciure, transformant le support, collages de tissus, aussi, dans la stridence, à vif, les cris perçants… Pétulants soleils lavande, astres Lipari, boules de Lérins, dans la senteur somptueusement légère…

Tracé libre de ses trouvailles, à l’encre de Chine, au pastel, scarifications sûres, cernant…, textes illisibles, triptyques palimpsestes à deviner, décrypter, décoder : hiéroglyphes. Tendus les bras, les membres pervenches tourne-coquelicotent… Trouble de désir et de pulpe…

Unanime univers de l’urgence. L’usure est impossible.

Veines, qu’il opacifie par des coloris veloutés, allègres… Des essences naturelles il a glissé vers la vertigineuse recomposition, par vague : la vanillée renaissance, variée, vermillonnée, des vertèbres enverveinées de chaque version. Verte tendresse, vernissage après vernissage…

Wagon-foudre, wagon-étoile, wagon-constellation, le voyage ne peut cesser.

Xylographiques, ses gravures, rares, – taille d’épargne, ou en creux… -, découpent le blanc.

Yeux grands ouverts, le regard en yo-yo, va et vient, ne quitte jamais, obsède, fouille.

Zones en contrastes. D’autres pans sombres, zinzolin, d’un même tableau, zestes à recommencer, à explorer.

Anne Poiré
Gazogène n°25

Le site d’Anne Poiré

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Roger Cros

Roger Cros

par Jean-François Maurice

Nous voici en virée avec André Roumieux pour aller visiter Marie Espalieu. Sur le retour nous passons par Autoire.

Là, c’est la rencontre avec un personnage : Roger Cros !

Roger Cros
Roger Cros

Roger Cros sculpte et expose dans une petite « Galerie », sa propre maison, le long de la route.

Sa vie ressemble à un roman à la Cendrars : il a été en effet boxeur (poids coq : 54 kg, pour ceux qui, comme moi, ne sont pas très au courant) et a même disputé un championnat de France. Mais sur ce sujet et ses arnaques, il en a su un rayon. Garçon-boucher et boucher aux Halles, il est au cœur de la vie. Petit à petit, il se « range des voitures » : il travaille aux cuisines de l’ex ORTF et y devient gardien et agent de la sécurité. Il s’en retourne enfin en son village, et brusquement se met à la sculpture.

Ses œuvres sont exécutés avec tous les matériaux possibles mais principalement le ciment et la terre. Surtout elles sont peintes. D’une peinture souvent sanguinolente, viscérale… si je puis dire ! Il y a en effet quelque chose qui rapproche les créations de Roger Cros de la boucherie, de la viande. Mais peut-être est-ce une illusion de ma part ?

Quoiqu’il en soit par son travail et aussi par son action pour permettre à d’autres créateurs marginaux d’exposer et de se faire connaitre Roger Cros mérite d’être connu.

Jean-François Maurice
Gazogène n°05


Les bonnes pâtes d’Annie Lauras

Annie LaurasAnnie Lauras

Dans le cochon, c’est bien connu, rien ne se perd ! Et quand on a appris étant petite à faire la pâtée pour eux, ça ne s’oublie pas ! C’est ce qui est arrivé à Annie Lauras  : née au fin bout de la Bretagne, la vraie, celle qui, à quelques kilomètres de la mer ne la connait pas, elle a connu la vie, la vraie vie rurale ! Après des années de voyages et d’errances, elle a retrouvé la campagne, pas celle du cochon mais celle de la prune… d’Agen bien entendu !

Rien d’étonnant alors si, lorsqu’elle va se mettre à créer, elle utilise la matière brute, la pâte à papier. Triant les différentes couleurs imprimées, Annie Lauras constitue autant de nuances dont elle va se servir ensuite pour ses compositions mi-sculptures, mi peintures, tableaux en relief aux thèmes expressionnistes.

Toutefois, peu à peu, ses tons vont s’adoucir et la violence caricaturale des personnages déchirés s’estomper ; une douce magie remplace insensiblement la magie noire des débuts. Le papier se fait complice, s’humanise sans s’édulcorer ni s’affadir.

La révolte est encore présente, ne serait-ce que dans le matériaux insolite utilisé qui rapproche Annie Lauras d’une autre créatrice encore ignorée : Zaeli.

Il n’empêche : Annie Lauras triture encore la pâte, elle y incorpore bon levain, et sort bonne œuvre. À nous de savoir la déguster du bout des lèvres ou à pleine dent ! Ou comme l’on embrasse : à bouche-que-veux-tu !

Jean-François Maurice
Gazogène n°16


DAVIDE MANSUETO RAGGIO

Pour preuve de la richesse et de l’ouverture de Arte Naive, Dino Menozzi m’a envoyé cette version française originale d’un beau texte sur le créateur Davide Mansueto Raggio, publié avec de nombreuses photographies dans le n°5.

DAVIDE MANSUETO RAGGIO

par Dino Menozzi

Davide M. Raggio vit actuellement dans l’ancien Hôpital psychiatrique de Gênes-Quarto. Né en 1926 d’une famille paysanne, rappelé en 1944 sous les drapeaux, il est capturé et enfermé dans un camp de prisonniers. Libéré en 1945, dans un état de mauvaise santé, il manifeste les premiers troubles psychiques, après quelques vaines tentatives de réadaptation dans sa famille et dans la société, il sera nécessaire de l’hospitaliser à l’Hôpital Psychiatrique de Gênes.

Raggio se retire de la réalité qui revêt aussi les aspects de sombres fantômes qui le persécutent. Cependant dans son monde peuplé d’ombres, de présences qui l’angoissent et l’accusent, il arrive, peu à peu, un changement.

Davide Mansueto Raggio : peinture

Davide Raggio découvre les objets les plus disparates, des morceaux de bois, des racines, des cannes, des petites pierres, des coquilles, au moyen desquels il neutralise, d’une certaine manière, ses propres hantises. Il s’agit parfois de « Furies », de « Personnages Terrifiants», où les têtes sont des racines renversées vers le ciel en guise de cheveux ébouriffés. Il s’agit, parfois, de pantins en bois assemblés avec des branches et avec des brindilles, de « Pinocchi » construits en dizaines d’exemplaires.

Par l’intermédiaire de l’apprentissage de la « sculpture » et, par suite, de la peinture, Raggio réussit ainsi à soulager ses souffrances intérieures et à exorciser ses angoisses et les craintes qui l’ont accompagné pendant une vie entière, à l’intérieur de l’ex-hôpital psychiatrique de Gênes.

Même sa peinture réalisée avec une technique aussi suggestive et discrète qu’improvisée par nécessité, montre des aspects vivement originaux. Les couleurs que Raggio utilise sont seulement quatre : l’ocre, tirée de petits blocs d’argile, le noir et le gris, obtenus du charbon et de la cendre, et le rouge, tiré des éclats de brique broyée.
Ces couleurs sont empâtées avec de la colle vinylique qui permet un étalement au pinceau et une solide fixation au support de carton, tiré de boîtes d’emballages.

La description des sujets de sa peinture est presque impossible : ce sont des figures qui émergent du fond comme des ombres plastiques qui bougent dans des espaces non identifiés.
Il s’agit, sans aucun doute, de symboles qui jaillissent des méandres de l’inconscient, de signes et de syntagmes expressifs presque inconscient et qui produisent un effet profondément suggestif.

Au Printemps 1995, Raggio a entrepris une manière nouvelle d’opérer.Davide Mansueto RaggioSur des cartons analogues à nid d’abeille utilisés précédemment pour les « peintures », Raggio fait maintenant quelques abrasions avec lesquelles il soulève et arrache la couche superficielle de papier qui revêt le carton même. Il obtient, donc ses figures imaginaires en déchirant le carton selon des directions voulues, de façon à mettre à nu la couche sous-jacente, tandis que les couches enlevées restent enroulées et accrochées à l’extrémité des membres. Le résultat est séduisant et saisissant à la fois. Les silhouettes se détachent sur la couleur ocre du carton et apparaissent comme des étranges concrétions, des matérialisations d’ectoplasmes qui nous parviennent par l’intervention médiumnique de Raggio. De la déchirure intérieure de la psyché, à celle de la couche superficielle du carton pour mettre à nu des images énigmatiques dont la clé reste ensevelie dans l’âme de Raggio : le cycle semble se terminer dans l’action répétitive et libératrice qui constitue une déclaration inconsciente de l’existence.

Enfin, les œuvres de Raggio, désarmantes et, à certains égards, inquiétantes, nous témoignent comment, contre les difficultés de toutes sortes, l’art peut être un bon camarade même pour celui qui est dépourvu de chaque bien spirituel de la vie, comme l’a souligné, avec une heureuse intuition, Claudio Costa, le fondateur du Musée Actif des Formes Inconscientes.

Dino Menozzi
Gazogène n°14-15


Raymond Dumay / Gaston Chaissac

Raymond Dumay : Ma Route d’Aquitaine

Gaston Chaissac, un nom qui n’en finit pas de faire rêver les amoureux de l’art singulier « Rustique Moderne ».

Nous reproduisons ici le texte qui lui est consacré par Raymond Dumay dans son livre Ma Route d’Aquitaine, publié chez Julliard en novembre 1949. Sans doute cette prose grand public est elle parfois bien moqueuse ! Mais est-ce mieux que le titre : Poésie du Dimanche, sous lequel les Cahiers de la Pléiade, Hiver 1948, présentaient des lettres du cordonnier des Essarts ? Ajoutons pour faire bonne mesure que le bandeau jaune citron qui ornait ce numéro hurlait : « Une pièce de Paul Claudel » ! La NRF ménageait ses lecteurs !

Raymond Dumay "Ma Route d'Aquitaine"
Raymond Dumay, Ma Route d’Aquitaine

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Comment peut-on être cordonnier ? Question qui allait recevoir sa réponse, à Boulogne, près des Essarts. J’avais lu dans les Cahiers de la Pléiade, de Jean Paulhan, des lettres de Gaston Chaissac. Jean Blanzat m’avait dit : « Des lettres de Chaissac, j’en ai un plein tiroir, Dubuffet aussi… Tout le monde en reçoit ! » Je flairai un mystère.

– Monsieur Chaissac ? La maison d’école, route de la Roche.

Avais-je fait toute cette course à travers les églantiers pour butter contre un instituteur polygraphe ?
Un grand arbre se dresse devant une maison de paysan en mauvais état. Sur les murs, dessinée au charbon de bois, deux personnages de Dubuffet, la tête contre le toit et les pieds dans l’herbe. Je respire.
Mieux vaudrait faire silence, respecter le domaine étrange et naturel. Il y eut cette jeune femme au cœur joyeux qui m’ouvrit la porte, puis une petite fille si bien élevée qu’elle semblait faire les honneurs du Paradis, et puis un personnage très long, très maigre, sérieux et avenant, Chaissac.

Je me présentai comme je pus. Paris, les journaux littéraires… , mots que j’avais honte de prononcer. Tout était si pur dans cette grande cuisine de campagne. Mais on connaissait très bien. Une deuxième fois, l’étonnement me ferma les yeux.
Quand je les rouvris, je vis les peintures. On ne pouvait leur échapper. L’art brut (expression nouvelle pour moi) doit suivre l’homme partout. C’est rigoureux, mais on s’habitue. J’approuvai cette peinture aux couleurs vives encadrée au dos de la cage à fromage, suspendue dans l’escalier, à cause des rats. Quand Chaissac m’entraîna dans la salle à manger pour me montrer ses dessins tracés à la craie sur le plancher et m’expliquer sa méthode, je fus tout à fait conquis. Prenez une serpillière, jetez-la sur le sol et tracez le contour, sans oublier les trous. (Un chiffon neuf inspirerait moins). Enlevez, complétez et vous obtenez tantôt un orang-outan, tantôt une tour Eiffel renversée, tantôt quelque animal préhistorique pris dans les lianes de la mer des Sargasses. Dans cet exercice, l’artiste a un geste superbe. Il prend des chefs-d’œuvre à la serpillière avec la même aisance qu’un braconnier des tanches à l’épervier. Ceci n’est d’ailleurs qu’un aperçu. Traitées de la même manière, des épluchures de pommes de terre éparpillées sur, une feuille de papier donnent un tableau qui ne ressemble pas du tout à une nature morte.
Chaissac me montre quelques souches ramassées dans les bois. Retouchées avec des clous de souliers, elles ressemblent à des sculptures nègres. Une grande galerie de Paris songe à affermer toute la série.
Croit-on que je me moque ? On aurait tort.
Chaissac me paraît un homme de la plus belle eau, passionné et sincère. Rusé aussi, comme tous les naïfs. Il m’exposa la méthode qui lui permit de capter les premiers rayons de la gloire.
– J’écris des heures, Pas comme ou le fait d’habitude, une lettre tous les deux ou trois mois. Quand je commence il écrire il quelqu’un, je le fais tous les jours, parfois même plusieurs fois dans la journée. Trois semaines, un mois. Je m’arrête un moment, puis je recommence. Si j’agace mon correspondant, il jette les lettres au panier, si je l’intéresse…
– Il les publie dans les Cahiers de la Pléiade
– Pour se faire connaître, il faut trouver un détail original. Jean I’Anselme
–  ah, vous le connaissez !
–  vient de publier un recueil de poèmes écrits de la main gauche.
Malgré vous, vous vous arrêtez. De la main gauche, c’est une bonne idée…
Il me fallut bien admirer, en connaisseur. J’ai quelque expérience de la stratégie littéraire et lu quelques livres sur le sujet, mais il m’a fallu longtemps, devant tant de méthodes en apparences contradictoires, pour découvrir la règle d’or : se faire une légende. Noctambule comme Fargue (on a parlé davantage de ses taxis que de ses poèmes), aviateur comme Saint-Exupéry, asthmatique comme Proust…
Sans guides, Chaissac a fait cette découverte en bêchant son jardin, si tant est qu’il le bêche, car l’art brut règne aussi sur le potager. Les hampes bleues des plus beaux pieds d’alouette connus se balancent sous la brise. Une plante que je ne parviens pas à identifier colle au sol ses petites feuilles rondes. Le jardinier m’éclaire. Dans la contrée, il n’y a pas de cresson et Chaissac, philanthrope, veut doter la Vendée du cresson de terre.
Réussira-t-il sur ce dernier point ? Les paysans vendéens ont l’esprit moins ouvert que les marchands de la rue La Boétie. Il faudrait avoir un prestige officiel qui commence à naître. Des automobilistes sont venus photographier les bonshommes de la façade. Il serait temps, car à la rentrée, madame Chaissac, institutrice de l’État, devra gagner un autre poste. Au fait, je vous ai caché le plus beau trait de cette école de la chimère : elle est fréquentée par une seule élève, la fille de la maîtresse…

Venu à Boulogne en Vendée pour quelques minutes, j’y suis resté près d’un jour. Le charme me pénétrait, je devenais moi-même un personnage dans une belle histoire, encore que jouant un modeste rôle de confident. Madame Chaissac me raconta son mariage.
On me fit coucher dans la chambre d’amis qui n’avait peut-être jamais servi. Je montai l’escalier ma bougie à la main, guidé par une fresque. On avait repoussé dans les coins le tilleul et le fumeterre qui séchaient pour les tisanes d’hiver. Je dormis dans un lit de campagne. Un orage craquelé d’éclairs, avec lesquels on aurait pu faire de jolis dessins, éclata. Au matin, je fus réveillé aux sons d’un harmonium, don de Dubuffet.

Songeant à la phrase d’Éluard  : « Si on voulait il n’y aurait que des merveilles », je pris congé de la famille Andersen. Au départ, Chaissac m’offrit comme une fleur sa dernière idée : il préparait une exposition de toiles d’araignées.

Raymond Dumay
in Ma Route d’Aquitaine
Gazogène n°2


Gaston Chaissac à Raymond Queneau : correspondance

Quevert et Pauneau. Vente aux enchères

Le lundi 17 juin 1991, maître Loudemer a vendu à Drouot des lettres, manuscrits, livres, etc… Parmi ceux-ci, des correspondances de Chaissac et Dubuffet. Un superbe catalogue a heureusement donné une idée de ces inédits. Nous en reproduisons les pages qui peuvent intéresser les amateurs d’art singulier.

Correspondance : Chaissac
Correspondance : Chaissac à Queneau

CHAISSAC (Gaston)

IMPORTANTE CORRESPONDANCE ADRESSÉE À RAYMOND QUENEAU, comprenant 95 LETTRES AUTOGRAPHES signées, (3 d’entre elles à sa femme Janine), 263 pages sur 161 feuillets de divers formats, le plus grand nombre sur papier d’écolier.

CETTE CORRESPONDANCE,  qui COUVRE PLUS DE DIX ANS, EST ENTIÈREMENT INÉDITE. C’est un document de premier ordre pour comprendre la personnalité de Chaissac. La et les qualité(s) du destinataire, les sujets qui y sont abordés, la grande liberté de ton, font de ces lettres une véritable œuvre littéraire, artistique, polémique. Tous les traits du caractère de ce personnage, moins facile à cerner qu’il ne parait au premier abord, apparaissent ici : sincère et enthousiaste, parfois un peu roublard, tendre mais aussi colérique, modeste et parfois matamore. Chaissac clame ses convictions artistiques, politiques, sociales : tantôt républicain libertaire et pacifiste, tantôt moraliste rustique et dévot candide. Ici c’est mort aux vaches, là c’est vive Jésus !

Dans la plupart des lettres on retrouve les thèmes suivants : ses travaux de peintre et de dessinateur, ses ambitions d’écrivain et de critique, ses lectures, ses opinions sur le milieu officiel de l’art, les critiques,les marchands, sa vie à la campagne, les nouvelles du village et de ses habitants ; certaines pages sont des chroniques poétiques des «travaux et des jours », au fil des saisons; dans d’autres il crée de véritables types avec un grand talent de narrateur: l’homme qui fait pipi au lit, celui qui part à la pêche aux grenouilles avec une belle, qui n’a jamais connu l’amour, Madame Abeille, qui vendait des supports-chaussettes aux allemands, l’enfant de chœur qui a échoué au certificat d’étude…

La première lettre datée de cette correspondance porte le cachet de mai 1944. C’est une réponse à Queneau, vraisemblablement la première, que nous reproduisons intégralement :

Monsieur, Je me demandais si quelqu’un vous avait signalé mes tableaux ou si vous les aviez découvert tout seul, et vous me le dites dans votre lettre. Vous ne me dites rien de mes écrits, ce qui me fait supposer qu’ils ne vous emballent pas. Alors vous trouvez que de la fraîcheur et l’originalité manquent dans les œuvres de trop de peintres. En tout homme il y a certainement l’étoffe d’un grand artiste mais les éducateurs détruisent soigneusement cela. Et on s’éloigne de la vérité.
Quant à ceux que mon dessin scandalise, il ne faut pas qu’ils soient bien occupés, ni bien conscients de la réalité,pour attacher tant d’importance à des choses comme ça.
Vous me parlez de mes toiles, ce ne sont pas des toiles hélas. mais de pauvres cartons peints. La purée quoi. Ma passion pour la peinture n’est pas énorme. De nos jours beaucoup trouvent que de marcher sur les mains est mieux que de marcher sur les pieds.
Je dessine sans faire d’acrobaties. je dessine avec autant de facilité que je respire. Et j’ai fait déjà je ne pourrai dire combien de milliers de dessins
Je me suis demandé si je ne ferais pas mieux de faire photographier mes productions et de les détruire ensuite. Des photos d’elles ce serait assez bon pour la majorité des gens. La vie n’est pas toujours belle a cause de tous ces enculés qui sont toujours près à se déculotter.
Moi, en digne gueux, j’ai toujours été mal culotté, mais j’aime mieux ça que d’être comme ces enculés qui se prostituent pour être bien habillés.
Trop d’hommes n’ont plus de couilles au cul.
Et il y a trop de femmes à barbe.
Tant qu’il se trouvera des hommes sandwich, tant que les hommes et les garçons porteront les cheveux long, il ne faudra rien attendre de bon.
Tant que les hommes qui sont honnêtes ne diront pas merde aux barreurs de routes il ne faudra rien attendre de bon.
Tant que l’esclavage durerait. il ne faudrait rien attendre de bon.
Mais l’homme ainsi que tout ce qui est sur terre est améliorable.
Faire au goût du vainqueur, tel est le mot d’ordre.
Et ça explique les fréquents changements de mode.
Enculés, régénérez, soyez des hommes. Il vous faut du fouet pour devenir viril et vous en recevrez.
Ne vous faites pas de bille pour l’avenir de l’art Monsieur Queneau, l’ère de la fadeur s’achève, l’homme sera bientôt vainqueur. Salutas. Chaissac.

Comment l’auteur des Enfants du Limon n’aurait-il pas été séduit par un artiste aussi typiquement « hétéroclite » ? Car c’est bien une œuvre hétéroclite, faite d’amalgames, de fulgurances, d’autodidaxie. Les quelques extraits que nous reproduisons ne peuvent donner qu’un faible aperçu de la richesse des thèmes abordés, qu’il s’agisse de ses préoccupations personnelles ou du tableau qu’il donne de la France de cette époque. Pratiquement aucune lettre n’est datée. Les dates que nous donnons sont celles du cachet de la poste.

25.11.44… Je suis artiste et n’arrive pas à être autre chose. Pour être autre chose il m’aurait fallut que ça me soit possible de m’abstenir de ne pas monter la c6te. Enfant mon temps était pris par les fleurs, les rêveries, les acrobaties, les marches vers des endroits que j’aimais ou des endroits où je n’étais jamais allé, Et je passais de long moments à cheval sur des murs. Des murs immobiles hélas…
Sans doute ai-je l’âme très proche des artistes de cirque qui comme moi savent à peine écrire et ne sont instruits que par ce qu’ils ont vu…

[1944?]… Mes choux-raves grossissent depuis qu’il pleut. J’ai assez lu de livres de chez Gallimard pour savoir qu’il faut écrire mieux que j’en suis capable pour y être édité. A Nanterre j’ai connu un vieux qui voulait m’emmener ci la messe et qui voulait me branler. J’aurai été heureux qu’il me demande quelque chose que je puisse lui accorder. Deux ans plus tard j’ai dû partager ma chambre avec quelqu’un que je connaissais à peine. Bientôt il m’a raconté un tas de choses, qu’il avait les 2 sexes, etc. Il portait une culotte petit bateau: que je ne lui ai jamais vu enlever, et aussi des bas de femme. Un jour j’ai fait inutilement toutes les boutiques du bourg voisin parce qu’il m’avait demandé de lui rapporter un soutien gorge. il avait envie de ça…

[début 1945]… Si ça vous intéresse d’avoir des détails sur moi sachez que je suis gros mangeur, surtout de pain… Ici, vous pourrez manger du pâté (pas en boîtes de fer blanc) tant que vous voudriez, du biftèque saignant également des haricots secs a en avoir le ventre tout gonflé, et tout et tout… Regardez-vous dans votre glace et reconnaissez que vous n’êtes pas beau à voir et que c’est urgent pour vous de changer d’air… et de table surtout…
p.s. j’ai autant envie de faire de la cordonnerie que d’être cardinal.

[1945 ?]… Il est vrai que j’ai eu très rarement l’envie de peindre et j’ai surtout peint par manque d’autres occupations. Et je pensais que si mes tableaux me rapportaient de l’argent que cet argent me permettrait de faire autre chose que de la peinture… (j’ai peint une fois quelque chose de bien après avoir vu une photo d’un tableau de Braque)… Nous verrons-nous un jour ? c’est peut-être souhaitable. Vous me trouveriez très différent de ce que vous pouvez m’imaginer. Je suis tout autre que ce que j’exprime… On m’a dit que vous étiez un grand écrivain. Je n’ai jamais rien lu de vous à part cette invitation d’exposition que vous m’avez envoyée. Valez-vous Lebesgue ? Enviez-vous Lebesgue ?…

[1945]… Vous m’avez rendu grand service en m’envoyant ces couleurs car de ne pas peindre me rend malade, me donne des malaises pénibles qui disparaissent comme par enchantement quand je crée des tableaux. Je peints directement sans rien tracer auparavant au crayon, les formes que je trouve au pinceau sont meilleures… Si mes tableaux devenaient moins étranges, moins bien construits qu’ils le sont dans ce que je fais maintenant et perdraient la fraîcheur et la spontanéité qu’ils ont, et même simplement si je ne faisait jamais mieux que maintenant ce serait peut être regrettable… Il n’y avait pas de tubes de noir dans votre cadeau, d’où nécessité de me passer de cette couleur qu’autrefois je pensais ne pas pouvoir me passer, mais je me trompais…

[1945]… J’ai écrit des lettres avant d’écrire des contes; un jour je me suis aperçu que ceux à qui je les envoyais les montraient à d’autres, ça m’a beaucoup déplut et je n’ai plus guère écrit que des lettres qu’on peut montrer à tout le monde, comme font les écrivains…

[1945]… Je comprends votre rêve de vous occuper d’une galerie, et il est nécessaire que quelques galeries soient dirigées par des hommes comme vous… Je me trouve dans une situation bien pénible et le ministère de l’agriculture me rendrait bien service en m’accordant l’emploi que je lui demande. Étriller, brosser un cheval c’est presque peindre, et le conduire m’intéresserait autant que de conduire mon pinceau pour tracer des arabesques …

4.45… Je pourrais aussi vous envoyer des dessins À colorier, ainsi la collaboration serait encore plus complète. Des tableaux signés Queneau – Chaissac ou bien encore Quessac ou Chaineau, serait-ce si mal ?

4.45… Plusieurs de mes récentes caricatures à la plume me semblent bonnes. Ces choses qui ne sont pas coloriées exigent un meilleur dessin… Vous jugerez sans doute idiote mon idée de me faire rouler par un marchand par espoir qu’il pourrait en résulter une bonne publicité pour moi mais cela ne prouve-t-il pas un inconscient désir en moi d’être exclusivement un peintre?…

23.5.45… Je vous ai parlé de collaboration, si vous vouliez tenter la chose le mieux pour vous serait tout simplement de faire quelques tâches de couleur le plus arbitrairement du monde et j’engloberais vos taches dans d’autres taches. Ça ne vous prendrait pas plus de temps que de rouler une cigarette …

23.10.45… Qu ‘on sache que je vous envoie des colis peut-être que ça vous gêne pour dire du bien de ma peinture. Si ça vous gêne et bien n’en dites pas de bien et dites en plutôt du mal, qu’elle n’est pas si extraordinaire que certains le disent…

1945. Vous paraissez souhaiter que mes peintures soient à paris. Je pourrais envoyer des tableaux en dépôt à un marchand de tableaux de paris s’il s’en trouvait un qui consente à cela. Puisque Mr Maeght n’accapare pas toute ma production je pense que je pourrais faire cela sans crainte…

3.46… Je ne me dit pas artiste, je ne me dit pas poète. mais je me sens artiste, je me sens poète parfois. Je me sens paysan. Je me sens traceur de pistes, guide. Je me sens. dompteur. Je me sens prêtre. Je me sens voyageur. Et je me sens surtout le spectateur d’une pièce ou tous les hommes et tout ce qui existe sur la terre, jouent un rôle. Je me sens un soldat qui doit lutter pour la paix. Je me sens tout …

[?]… Plutôt que de peindre des tableaux, j’écris maintenant des manuscrits dans lesquels je loge certaines opinions que je serais bien idiot de fournir gratis et je forme toute ma suite de dessins avec l’écriture des textes. J’ai casé ainsi des choses sur des défenses diverses : défense de la classe ouvrière, etc. Et toutes sortes d’autres choses et jusqu’à des choses pour éclairer et édifier artistes et mécènes …

9.4.46… Est-ce qu’on crève toujours de faim à Paris? Au siècle dernier c’est à st. francisco et dans d’autres villes américaines qu’on crevait de faim mais le gouvernement des états unis d’Amérique a alors distribué des terres a ces affamés et tout c’est arrangé pour le mieux. Il faudrait que le gouvernement distribue des terres à vous Monsieur Queneau et à beaucoup d’autres parisiens. Et vous partiriez dans votre domaine planter des choux et cultiver de la farine panifiable, élever une vache à lait et des poulets. Vous trouveriez quelques campagnards comme en Amérique ils avaient trouvé quelques peaux rouges. Ont-ils mal fait de n’en guère tenir compte? Il y avaient les nécessités du moment…

27.4.46. Cher Monsieur Queneau. Madame Abeille qui est une dame à qui j’ai eu un jour l’occasion de faire cadeau d’un bout de ficelle de lieuse a été dans le chiffon, à 8 ou 9 ans elle a été placée chez un chiffonnier et elle a ramassé les peaux de lapins dans les campagnes. Quand elle a été grande elle s’est mariée avec Monsieur Abeille et c’est pour ça qu’elle s’appelait Madame Abeille quand je lui ai donné un bout de ficelle et elle s’appelle encore comme ça. Et elle est aujourd’hui séparée de sa fille la jeune Abeille. Mme Abeille une fois mariée ne resta pas chiffonnière, elle devient mercière à Sainte-hermine (Vendée). Elle était belle comme une sirène. Elle est en prison pour des années pour avoir fait du commerce avec les allemands je crois, elle leur aura sans doute vendu du fil à coudre et des supports-chaussettes.

Pendant la guerre j’avais lu sur un journal que les toiles de Braque ne déconcertaient pas les officier allemands et qu’ils les lui achetaient. La grande ruche où Madame Abeille séjourne n’est pas garnie de gâteaux de miel. Je n’ai jamais lu sur un journal que les supports-chaussettes de Madame Abeille ne déconcertaient pas les allemands et qu’ils les lui achetaient…

[juillet 1946]… À paris j’ai appris que des gens disent que mes contes sont de vous aussi je viens vous demander un certificat attestant qu’ils ne sont pas de vous. Je ne pas vous demander de certifier qu’ils sont de moi car vous n’en savez absolument rien, et c’est dommage car si je n’arrive pas a prouver qu’ils sont bien de moi j’aurais sans doute du mal pour trouver un éditeur…

[juillet 1946]… je goûte peu les tableaux comme ceux que j’ai vu au salon des réalités nouvelles et préféré de beaucoup du figuratif médiocre à du non figuratif médiocre… tant mieux que je n’avais plus rien d autre que des vieux. journaux pour peindre dessus puisque j’ai maintenant des portrait peints sur des Journaux. Ça se défend, un Journal c’est d’ailleurs assez pictural, c’est noir sur blanc, les colonnes font de 1’effet, le gros titre aussi, et puis certains espaces blancs dus au hasard de la composition sont fort curieux..

25.9.46… Je pense à fonder un petit journal humoristique que j’appellerai France Blanche et je tiendrais a avoir votre collaboration mais si vous êtes réellement communiste comme on me l’a dit, je doute que vous consentiez à collaborer à un journal de ce nom…

20.11.46. quand… je suis allé chez vous pour ne vous pas y trouver j’aurais dû étant à votre porte essayer au moins de regarder par le trou de la serrure pour voir comment c’était chez un prince de l’humour..
p.s. Je suis en train de faire un dessin à la plume obtenu par l’assemblage de morceaux provenant d’un dessin de André Marchand découpés en morceaux. Sur tous mes dessins obtenus ainsi j’écris une petite note explicative où j’indique l’origine des morceaux.

[1946 ?]... Dans un coin de notre cuisine, une graine qui est tombé dans une fente du carrelage où elle à trouvé un peu de terre et d’humidité a donné naissance a une plante bien chétive qui ne grandira guère et ne tardera pas à mourir. Il y a sur cette terre des gens qui se trouvent dans des situations semblables… La guerre a fait beaucoup de mal. Il n’y a qu’un seul remède et ce remède c’est la nationalisation de toutes les entreprises sauf l’agriculture..

[1946 ?]… Je me préoccupe des problèmes de l’art mural. Comme les poètes admirateurs de la peintures de Dubuffet chantent la beauté de la brique comme matière ça m’a donné une idée pour la peinture murale. Dans le mur il n’y a qu’à gratter le plâtre jusqu’à la brique par endroit, c’est à dire mettre la brique du mur à jour. Et ça fait même relief, un merveilleux relief . On met un peu de peinture là où la brique ne parait pas. C’est à mettre à la mode…

[1947]… Je me sens de la lassitude, l’effet de la drogue peut-être. J’en use et même en abuse, moins par vice que pour me permettre de créer des choses plus sensationnelles. Il faut bien faire des sacrifices…

[1947]… Je trouve les veaux stupides, les blancs moutons trop bêlant et d’un blanc trop sale, les cochons trop cochons cochons dimension graduées et les chèvres ont perdu a mes yeux la distinction que je leur trouvais. Le cheval je ne puis rien en dire puisque je me le suis choisi comme dada et que comme dada , il vaut autrement mieux que le dadaïsme et les autres dadas..

25.4.47… Ne pourriez vous pas user de votre influence pour déconseiller à certaines personnes de me causer des ennuis en prévenant par lettre ma femme de mes agissements… comme j’ai un plein tiroir de lettres de peintres et d’écrivains où ils se débinent mutuellement j’aurais de quoi mettre la guerre… Je me réjouis de voir Dubuffet car il viendra et le lit cage l’attend. Il sera bien ahuri de me voir si calme si mignon. Mais il sera peiné de me voir si maigre,c’est un bien brave type.

5.47… J’ai revu dernièrement J. ce trimardeur donc je vous avais parlé, il était de passage et m’a fait une petite visite. Il ne séjourne plus à côté, les gens qui l’hébergeaient n’en veulent plus parce qu’il fait pipi au lit après avoir bu comme ça n’arrive qu’à lui. Il n’était pas trop ivre lors de sa petite visite, il est vrai que c’était d’assez bon matin. Ça n’était pas une visite de cérémonie mais elle fut assez courte ; il était fort pressé de reprendre la route. Une belle l’attendait peut être, sa pêcheuse de grenouilles qui sait, vous savez celle qui n’avait jamais connu l’amour et avec qui il a passé tout un été dans sa cabane aux bords des marécages à pêcher et à s’aimer…

7.Vll.4… J’ai vu la peinture de Dubuffet, c’est peut-être pas très extraordinaire mais tous de même plus de cent fois mieux que ce que j’ai vu d’autre…

13.12.1950… guillaume appolinaire, je ne crois guère qu’il aurait chanté picasso et compagnie sans sa collection de picasso et Cie à faire côter. Des journalistes ou rimailloux dont on peut faire des appolinaires chanteurs de nouveautés. ça se trouve à la douzaine. L’esprit de spéculation à la clef… Connaitriez-vous des publications pour accepter de me publier des lettres ouvertes à plusieurs gens chacunes ? C’est pour chercher à attirer l’attention sur des gens qui semblent dans l’ombre à perpette. Je suis partisan d’écrire des articles sur des gens sur qui c’est pas la mode d’écrire…

[1954 ou 1955]… On me demande encore ce que me signifie mes dessins. Ils veulent dire « aux chiottes la calotte », sur tous les tons…

mai 1955. Lettre de gaston chaissac à son Confrère Raymond Queneau. Alors qu’en ce mois d’mai 55, nous revoyons’ d’la sardine fraîche, je poursuis mon œuvre de récupération sur tas d’ordures, me demandant si ce qu’on y trouve ne peut pas s’appeler des « jetures » et en chemin, je rencontre à l’occasion des chasseurs de reptiles, leurs boites à vipères en bandoulières. Je me suis fait cette réflexion qu’une boite de botaniste leur donnerait l’air plus distingué et que d’herboriser les conduirait peut être plus loin, avec plus de profits réels…

[?]… J’ai signé certains de mes tableaux: Breuil. j’en ai signé d’autres Jean Marie Gassac… Enfin j’ai signé d’autres tableaux : Pympière et d’autres : Le Rouif.

[?]… Peu importe que mes contemporains ne me prennent pas au sérieux et tant pis qu’ils ne m’achètent pas mes peintures mais il me faut continuer de peindre. Ce problème doit être d’autant moins insoluble que je n’ai pas la vocation de ne faire que peindre et que j’exécute avec une rapidité prodigieuse… J’écris des contes depuis 1930 et je trouve les résultats pas extraordinaires. Au bout de 4 ans je devrais peindre mieux que j’écris. Donc peut être ferais-je mieux de cesser d’écrire si je le peux. C’est avec raison qu’on dit qu’il ne faut pas user la chandelle par les deux bouts. Il est vrai que je suis une chandelle qui s’allume aux deux bouts mais jamais en même temps, ça à donc moins d’importance et dans ces conditions, avec un chandelier approprié pour que la chandelle tienne debout ça doit pouvoir aller.

[?]… Durant toute ma vie j’ai gardé un silence complet sur certaines choses… Je ne suis pas de ceux qui peuvent s’imposer dans quoi que ce soit. On ne s’impose que par l’argent ou par un autre prestige. Et partout je serais l’étranger, l’étrange. Ici je suis le mari de l’institutrice. Ça vous plairait à vous ça? À paris ce serait peut être ma femme qui serait la femme du peintre… Par toute la maison j’ai des tableaux à la valentine. À la valentine À la valentine. Ça brille tout plein mais après tout j’ai peut être assez de talent pour me permettre ça. Je peux toujours vous dire que j’ai fait des peintures brillantes. Ça serait marrant que ce soit celles là qui se vendent. Mais c’est quand même pas marrant. Les peintures brillantes de Chaissac. Cette phrase pourrait peut être faire fortune…

Cette correspondance comprend en outre une lettre de Chaissac adressée conjointement à Queneau et Jean Paulhan ainsi qu’une lettre de Camille Chaissac à Raymond Queneau.

Gazogène n°01


Les campagnes de l’Art Brut, Félix Gresset

La chronique de Frédéric Allamel,
“Des USA & d’ailleurs” :

Les campagnes de l’Art Brut, Félix Gresset

Cette fois-ci, le regard de Frédéric Allamel se porte « ailleurs », sur ces « indigènes » que nous sommes et parmi eux il rend hommage, pour commencer, à Félix Gresset

« L’ART NE VIENS PAS COUCHER dans les lits qu’on a faits pour lui ; il se sauve aussitôt qu’on prononce son nom : ce qu’il aime c’est l’incognito ». On connaît tous cette formule admirable de Jean Dubuffet et pourtant… depuis… combien de caméristes ne se sont point empressés de border ce mauvais coucheur ! À tel point que, quittant son nid de branchages ou son hamac de fortune, il lui arrive à présent de s’oublier dans l’onctuosité des grands baldaquins.

Si le concept d’un musée d’art brut ne va pas sans un certain hiatus entre un procès artistique vivant, chargé de transformer le quotidien de son auteur, et la consignation d’objets dûment répertoriés aux cimaises de ces nécropoles de la culture que sont les musées, ces temples des Muses. C’est peut-être au hameau de Vaux et Chantegrue (Doubs) que celui-ci trouvera la résolution de ses contraires.

Enfin un musée brut d’art brut! Une promenade parmi les plaisirs champêtres. Un contenant à l’image de son contenu, sans prix à payer, ouvert à tous et aux vents, en toute ruralité. La redondance a parfois ses vertus.

Félix Gresset (né en 1917) était un enfant du pays. Agriculteur, il devint ouvrier forestier sur ses vieux jours, pour améliorer l’ordinaire d’une existence souvent en proie à la pénurie. Au contact de la forêt, il prêta une oreille attentive aux génies des bois et sa main à celui du bricolage. Son regard lourd de métamorphoses se mit à isoler dans le végétal une faune tantôt familière, tantôt fantastique. Dans les branches noueuses et les racines tordues, voire la roche trouée, il décelait un bestiaire fabuleux qu’un geste minimal rendait à tous accessible. Ici une entaille, là une touche de couleur … Il n’en fait pas davantage pour libérer la forme de sa gangue. Cette animalerie spontanée ne tarda pas à pulluler sur le devant de sa maison, située dans la partie haute de Chantegrue. Bavard invétéré, il happait tout visiteur intrigué par son arche défiant à la fois l’imagerie de la genèse et les lois de Darwin. Pour les autres, il demeurait un excentrique.

Mais voilà, le 28 janvier 1993, notre conteur des mondes sylvestres s’est tu, interrompant brusquement son monologue avec les hamadryades, point cardinal chez lui d’une pensée sauvage en acte. L’inventeur défunt, sa progéniture sculptée aurait pu mourir dans son sillage ou s’éparpiller comme un vol de corbeaux vers des collections brutistes. Il n’en fut rien.

Chantegrue disposait d’une fontaine-lavoir. Les lavandières depuis longtemps n’y faisaient plus leur linge et les bœufs ne s’y abreuvaient guère. Décision fut donc prise par la municipalité d’aménager le lieu en un forum zoologique et d’y transférer près de deux cents sculptures. Aujourd’hui, après veaux, vaches et cochons, ce sont des animaux au corps de bois qui viennent y boire, du temps qu’une bicorne espiègle se cache dans les boiseries et qu’un chat-peigne moustachu s’agrippe au mur de ses cinq pattes.

Au-delà de la mort, notre sculpteur animalier n’en continue pas moins de participer à la communauté villageoise de cette vallée du Doubs, en peuplant sa vie quotidienne autant que ses jours de fête. Ainsi pour Noël, souvent blanc dans la région, la fontaine-lavoir s’illumine sous la neige à la tombée du jour, un peu à la manière d’une crèche pour fabulistes éclairés.

En guise d’épilogue, je me dois de livrer au lecteur quelques informations pratiques. D’abord, pour s’y rendre pleinement, il faut réapprendre à voyager sans se hâter. À pied, à cheval, 2CV à la rigueur. Il faut savoir aussi se perdre, sinon comment se retrouver? Enfin attendre, une nuit de pleine poésie de préférence et, le moment venu, tous les mages vous le diront, il n’est point de meilleur guide que de suivre dans le ciel l’étoile du berger Félix Gresset.

Frédéric Allamel
Gazogène n°19