Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

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Émile Ratier

Copeaux de mots pour le sabotier Émile Ratier

J’AI HABITÉ TROP TARD le Lot, pour connaître Émile Ratier. Pourtant cela aurait été possible tant sa vie a été longue. Les photographies qui illustrent ces pages proviennent des archives de Pierre Bernard dit « Froment » le peintre, poète autodidacte de Mauroux. Elles furent prises en 1966. Il faut dire qu’entre les deux hommes, le courant passa immédiatement tant ils étaient proches pour de multiples raisons.
Plutôt que de délayer les textes ou les documents connus des amateurs, à défaut de pouvoir publier les témoignages recueillis sur place, proposons une autre approche.

ÉMILE RATIER semble illustrer l’hypothèse que nous formulions dans le numéro 17 de Gazogène, à savoir la proximité d’un « Haut Lieu » dans l’émergence d’une création singulière. Il vivait, en effet, à quelques kilomètres du château de Bonaguil dont André Breton disait : « Je reste sous le charme de Bonaguil – lieu exceptionnel – et me pénètre encore mieux de ce qu’il peut avoir d’unique. Il est poignant d’assister à ce dernier sursaut des forces telluriques contre les créations de « lumière » à la Chambord. Là étaient les seuls assaillants invisibles en mesure de déjouer murs et meurtrières. Cette lumière dut-elle à la fin du XVe siècle l’emporter, pour ma part je n’ai jamais cessé de la tenir pour fallacieuse ».

Émile Ratier et Émilienne, photo : Froment, 21 août 1966

On pourrait penser qu’Émile Ratier a été sensible à cette présence. Pourtant tous s’accordent qu’il n’en a rien été : seule, la vision de la Tour Eiffel à l’occasion d’une permission durant la Grande Guerre trouvera ultérieurement une signification.
Sans doute les bricolages auxquels il se livrait comptaient plus que cette masse imposante d’un château à l’abandon : n’allait-il pas chercher de l’eau à la fontaine sous le château à l’aide d’une carriole bricolée tirée par un chien – à moins que ce ne soit sur une mythique bicyclette en bois ?
Pour comprendre Émile Ratier, il faut le replacer dans son contexte social et historique, ne pas oublier cette « Grande Guerre », cette grande boucherie destructrice d’un monde rural.

AU RETOUR DE LA GUERRE, après son mariage avec Émilienne, il faut « faire des sous ». Émile Ratier sera à la fois agriculteur et « marchand de bois coupé en morceaux ». Mais une activité complémentaire va jouer un rôle très important dans son existence et son destin : Émile Ratier sera « éscloupié », fabricant de sabots. Le voir dans le film d’Alain Bourbonnais enjamber le banc de sabotier et refaire les gestes traditionnels nous fait oublier sa cécité. Alors, à notre tour, fermons les yeux. Imaginons-le après une coupe, ayant choisi une rare bille de noyer, préparant soigneusement le morceau le meilleur – car la semelle du futur sabot doit être du côté du cœur. Avec la hache, il refend le bois. Je vois, quant à moi, sa frêle silhouette commençant l’ébauche en s’appuyant sur le billot : il prend la pièce de sa main gauche et la fait pivoter pour dégrossir à la hachette de tous côtés.
Vient ensuite le travail du paroir, « Le vrai travail du sabotier »  ! (Ce qu’Émile Ratier appelle le « grand couteau » car le paroir se dit effectivement en occitan lou coutel). Comme il manie avec dextérité cette lame qu’on actionne comme un levier en passant l’extrémité dans une boucle fixée dans le billot. La forme est faite. Maintenant il faut creuser en s’installant sur le banc. On commence à la tarière.
Suivez bien le mouvement des mains d’Émile Ratier : il enfonce la tarière en plaçant son pouce gauche en travers, sur le bec du sabot ; il appuie la pointe de la tarière contre son pouce ; il place alors l’autre pouce sur la tige de l’outil, à la hauteur du talon. Il sait ainsi jusqu’où il pourra enfoncer l’outil…
Il prend ensuite la cuillère pour arrondir l’intérieur du sabot, et il n’a qu’une cuillère ! C’est dire que c’est au toucher qu’il va petit à petit « donner au pied sa place »…

MAIS L’ART d’Émile Ratier ne s’arrête pas là : comme tous les autres sabotiers, du fait de leur La connaissance intime du bois, il réalisera pour les voisins – en plus des réparations des pièces de bois des nombreux instruments aratoires anciens – les coffins pour la pierre à faux et plus généralement tous les objets qui nécessitent d’être creusés. N’ayons garde d’oublier les quilles et les boules de ce jeu très populaire alors !

CES ACTIVITÉS joueront un rôle essentiel lorsque, la cécité venue, il lui faudra sortir de la dépression. Émile Ratier s’aidant de cette connaissance de l’économie domestique rurale, n’utilisant que quelques outils rudimentaires, a alors reconstitué et façonné un univers à la fois laborieux et ludique où il a pu retrouver sa place.
Il est loin le temps où les claquements des sabots retentissaient sur les chemins. Mais Émile Ratier va nous réapprendre à entendre : il reconstitue la richesse et la profusion des sons de la vie quotidienne paysanne. Faire revivre ces bruits, c’est faire renaître la vie. C’est pour quoi ses « machines » cliquettent à qui mieux mieux, grincent follement, couinent bizarrement.

 

LES « JOUETS » d’Émile Ratier nous apparaissent d’autant plus nostalgiques, étranges et beaux qu’ils renvoient à un monde disparu. Je l’ai connu déjà finissant. Mais comment le transmettre ?
Tournons les manivelles, actionnons les rustiques biellettes. Une nouvelle fois, fermons les yeux. Laissons-nous emporter dans l’espace intérieur de la rêverie… Pour combien d’entre-nous les sons entendus alors évoquent-ils vraiment quelque chose ? Pourtant nous croyons tous avoir vécu de telles sensations : bruits de chariots, charrettes et autres charrois, sans parler du gazogène, des locomotives à vapeur et autres batteuses, barattes et trieuses… c’est à ce signe que se manifeste la magie d’une création authentique.
Émile Ratier a su, avec son savoir-faire, recréer le monde enchanté de l’enfance du monde qui sommeille en chacun de nous.
Alors, que la fête commence et recommence pour le vieux combattant qui, au soir de sa vie, criait encore contre les « corps constitués » que sa médaille militaire, lui, il ne l’avait pas achetée et que, s’il était encore là, c’est « qu’il y avait un bon Dieu pour les bougres » !

Jean-François Maurice
Gazogène n°18

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Michel Rouby

Michel Rouby, dans les veines du réel

Michel Rouby : dessin encre blanche sur papier noirLa maison de Michel Rouby, même si elle se trouve à Cahors, semble en pleine campagne ; mieux, déjà ailleurs. Là, à l’étage, il a installé son atelier, ne travaillant plus professionnellement parlant qu’à mi-temps pour se consacrer à ce qui en vaut vraiment la peine, la création.

Michel peut avoir de qui tenir, car il est le frère de ce Jacques Rouby auquel Gilbert Pons avait consacré une belle étude dans notre numéro 20 de Gazogène.
Si les deux frères se ressemblent étrangement – même taille, même stature d’anachorète, même visage émacié – et si leurs œuvres peuvent matériellement se rejoindre, dans la mesure où Michel réutilise parfois les matériaux que Jacques a cent fois remis sur le métier, le résultat n’en est pas moins totalement différent.Michel Rouby : dessin
Il y a du reste là quelque chose à creuser dans cette diversité créatrice au sein d’une même fratrie et je ne peux m’empêcher de penser aux frères Duchamp – Marcel, Jacques Villon et Duchamp-Villon – qui étaient seulement un de plus !

Mais tournons nous maintenant vers les œuvres.

Et là, avec elles, nous sommes littéralement aspirés, happés comme par un maelström minéral. Nous rentrons pleinement à l’intérieur de la matière, mais une matière vivante. Nous voilà cheminant dans les veines de la terre, comme au cœur d’un vaste corps. Nous devenons les explorateurs des profondeurs du réel.

Cette vertigineuse mise en abyme va si loin que Michel Rouby avait imaginé mettre à disposition des amateurs, attachées à chaque tableau, de petites loupes. Non que les œuvres de Michel Rouby soient de petits formats, bien au contraire, mais parce que sans cesse elles sollicitent le regard à aller plus loin, à s’enfoncer plus avant, à se laisser emporter par je ne sais quel courant souterrain. Mais qu’on ne croit pas cependant avoir à faire à une peinture évanescente. Ce travail est parfaitement structuré, traversé par des lignes de force efficaces aussi bien dans l’infiniment petit que dans la vision globale du tableau.

Si nous devenons les mineurs de fond de cette création singulière, nous y sommes d’autant plus aidés que Michel Rouby juxtapose des entrelacs quasi médiumniques dessinés à la plume et de grands aplats où il se révèle un coloriste aussi inspiré qu’inventif.
Et je veux prendre ce mot de mineur au sens de sapeur de nos misérables certitudes qui pervertit le sous-sol du réel, qui creuse des chausse-trappes à l’évidence sensible, qui place des pièges au conformisme de la représentation, qui détourne l’ordre apparent des choses. Oui, pour moi, les tableaux de Michel Rouby sont ceux d’un mineur de fond qui travaille en silence, qui retient son souffle, qui évite la dangereuse lumière génératrice de grisou. La référence à Augustin Lesage paraît alors évidente. Michel Rouby est un travailleur de la nuit, un bijoutier du clair de lune qui s’en va dérober à la matière ses richesses et ses secrets les mieux cachés.

Michel Rouby : dessin
Michel Rouby : dessin, encre blanche sur papier noir

Mais c’est aussi un travail de Frère Mineur, de moine, d’ascète dans son scriptorium, œuvrant hors du temps pour transmettre à d’autres un essentiel autant qu’hypothétique message.
Comme tous ceux qui se coltinent l’essence du réel, Michel Rouby retrouve ce que Bachelard avait si bien nommé dans L’eau et les rêves : « une morale de la matière ». Ici, c’est plutôt sous le registre des rêveries de repos et de la volonté que nous nous trouvons mais c’est toujours la poésie qui est gagnante.

Jean-François Maurice
Gazogène n°23


Reinaldo Eckenberger

Poupées de Reinaldo Eckenberger
Poupées de Reinaldo Eckenberger

Quant à moi la découverte fut de voir en vrai le travail de Reinaldo Eckenberger, argentin d’origine mais créant à Salvador au Brésil. Ses poupées vivement colorées sont un régal non seulement pour les yeux mais pour tous les sens, comme si l’on participait à un immense carnaval imaginaire, à une fête sensuelle et pourtant si proche du tragique et du morbide.

Malheureusement, à trois reprises, alors que nous commencions à échanger quelques mots avec Reinaldo Eckenberger, nous avons été séparés ; par des journalistes, par des photographes… Ce créateur singulier aurait fondé un petit musée d’art singulier à Salvador, et pour se déplacer en Europe il utiliserait des trésors d’ingéniosité… Ce personnage attachant, nous le retrouverons certainement dans un prochain Gazogène.

Jean-François Maurice
Gazogène n°09


Simone Rouvière

Simone Rouvière

Sculpture de Simone Rouvière

Par contre Simone Rouvière, je l’ai rencontrée et auparavant j’avais vue chez froment une sculpture d’elle. Mais, là, ce fut un choc : une immense sculpture dans une archaïque racine de lierre ! Oui, je le répète, un choc. Imaginez un enchevêtrement de corps, de têtes, de formes, , de nymphes, de courbes lisses et caressantes, de représentations diaboliques ; une sorte de bestiaire symbolique, d’Enfer de Dante… Bref, une pièce unique je n’ai pas peur de le dire ; une sculpture à cause de laquelle une bonne partie des créations contemporaines sont renvoyées à leur place : le rien, le vide, le néant. Mais, bien sûr, nous reviendrons plus en détail sur cette jeune femme de 70 printemps dans un prochain numéro.

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Jean-François Maurice
Gazogène n°05


Frédéric Allamel

Les jeux macabres de James Son Ford Thomas
Esquisse d’une philosophie de la mort

par Frédéric Allamel

James "Son Ford" Thomas
James Son Ford Thomas

James Thomas est né poétiquement en 1926 à Eden dans le Mississippi, référence fortuite à un temps mythique qui ignorait la mort. Cependant, issu d’une famille de métayers noirs et baptistes, il eut amplement l’occasion de mesurer l’intervalle de la Chute et de ses contraintes terrestres. Sa vie peut être à cet égard partagée en trois épisodes majeurs marquant chacun un certain rapport combinatoire entre la terre et la mort. Dès l’enfance et jusqu’en 1961 il fut lui-même métayer et résume cette condition en une formule expéditive mais qui en dépeint bien le cycle déprimant et souvent sans issue : « Tu empruntes pour mettre les semences dans le sol et finis toi aussi dans le trou ». En devenant fossoyeur, les dix années qui suivirent marquèrent une progression de ce contact tragique de la terre et de la mort. Il cessa par la suite de creuser des fosses car, dit-il avec son sens aigu de l’humour noir, « Les gens ne mourraient pas assez vite pour pouvoir en vivre ! ». Finalement, en 1971, saisi par une forme de transfiguration par l’art, il décide de se consacrer exclusivement au blues et à la sculpture, passions jusque là affleurantes mais subordonnées aux nécessités vitales.

Guitariste et chanteur dans la tradition du Delta, il est depuis devenu un bluesman émérite et internationalement reconnu. Mais c’est surtout dans sa statuaire que transparaissent ses préoccupations immuables par l’utilisation de l’argile crue, héritage de ses activités d’antan, des labours à la tombe, et par une thématique morbide représentative de sa philosophie de la mort.

Sur un plan iconographique et hormis un riche bestiaire, son œuvre gravite autour des stades de la décomposition. D’abord le caractère fugace et dérisoire de la vie  : ses bustes paraissent ainsi appartenir à une humanité fraîchement décapitée et, sous le baroque de la parure (perruques, lunettes, bijoux, maquillage … ), transparaissent déjà les traits des futurs squelettes, un peu comme dans certains portraits de Kokoschka. Ensuite le cadavérique ! Cet ancien fossoyeur, fasciné par l’inertie des corps désormais privés de vie, a produit un nombre important de cercueils miniaturisés dans lesquels sont allongés des hommes en costume et cravate. Encore ouvertes, ces bières invitent à participer à la veillée mortuaire ce qui, somme toute, s’inscrit assez bien dans les ritualisations funéraires de la communauté africaine-américaine. Poussant ce thème jusqu’à son paroxysme, il a récemment réalisé une scène semblable mais à l’échelle, ce qui amplifie d’autant le malaise suscité par ce type d’œuvres. Enfin, phase avancée de la dégénérescence : le squelettique ! Là encore, il se complaît à représenter des foules de crânes humains, parfois même pourvus de dents réelles. Signe ultime de l’immortalité de l’âme, des feuillets d’aluminium remplissent souvent les cavités orbitales afin de promouvoir une lueur intérieure que n’affecte en rien la déchéance des corps. Il se dessine donc un glissement progressif vers la putréfaction en trois étapes : le labile des apparences que prolonge le cadavre et conclut le squelette. Il manquerait l’abstraction de l’aboutissement en poussière. À moins que l’argile n’assume cette fonction inépuisable de génération des formes (voire vitales d’après le mythe biblique [Genèse 2.7]) à partir de la matière déchue, symbole discret de l’éternel retour où s’enchevêtrent étroitement décomposition et recomposition.

Homme dans un cercueil, 1984. Argile crue et peinture.

Je me suis intéressé ailleurs à cette esthétique de la laideur que James Thomas rend exemplaire et qui rejoint la conception de Nietzsche à ce sujet. Ce que je retiendrai ici est le joyeux détournement de la mort auquel il procède. On sait que la fête a une valeur hautement cathartique et que les jeux et amusements macabres visent à mieux l’appréhender en la désamorçant épisodiquement. En ce sens, James Thomas est un représentant emblématique de la famille humaine des homo ludens. Dès son plus jeune âge il se plaisait à construire des jouets et surtout des tracteurs qui lui valurent son surnom toujours actuel de  « Son Ford ». Mais sa farce proprement inaugurale se produisit alors qu’il avait dix ans. Afin de provoquer l’effroi qu’il pressentait intuitivement chez son grand-père envers le monde surnaturel, il façonna son premier crâne d’argile qu’il plaça sur une étagère où celui-ci avait coutume de se rendre, dans le noir avant d’aller se coucher. L’effet fut paraît-il saisissant et figure en bonne place des anecdotes incontournables de la vie de l’auteur. Un demi siècle plus tard c’est le même esprit qui surgit lorsqu’il confectionne un mannequin à taille humaine qu’il place dans un cercueil de récupération et dispose sur le porche de sa petite maison afin d’inventorier les différentes attitudes des visiteurs ou simples passants face à la mort. À la manière de James Ensor, peintre des masques et théâtralisant la parodie jusqu’à devenir squelettophage, on retrouve dans son œuvre les questions essentielles dont est pétri le grotesque, encore doit-on être convaincu que le sérieux n’est en rien synonyme de triste, et que le frivole est souvent fondamental. Si James Thomas joue avec la mort, c’est autant pour se jouer d’elle, et de cette connivence surgit une réflexion empirique, qui est la marque d’une philosophie populaire et vivante. Et si la plaisanterie est ici fondamentalement heuristique elle sait encore inclure la perspective métaphysique ou l’observation phénoménologique. Aussi faut-il savoir percevoir ces contributions brutes, visuellement argotiques et fantasques, au même titre que les essais savants sur l’éphémère de la vie et la dissolution finale.

Skull, 1987. Argile crue, dents et coton.

Frédéric Allamel
Gazogène °09


Précisions…

PRÉCISIONS

sur Gazogène

La revue Plein Chant dans son numéro 57/58 a employé à propos de Gazogène l’adjectif « hétéroclite ». Certains ont pu penser qu’il y avait là quelque connotation péjorative. Quant à nous, nous ne pouvons que reprendre avec plaisir un tel jugement ! Car, que dit le Dictionnaire ? « HÉTÉROCLITE. Qui s’écarte des règles de l’art : bâtiment hétéroclite. Fait de pièces et de morceaux ; bizarre : amalgame hétéroclite. »

Cette définition nous va comme un gant car, au sens propre, c’est ainsi que Gazogène est fait !

En 1947 Jean Dubuffet écrivait à Jacques BERNE : « … Ce à quoi on aspire-c’est à quelque chose qui serait probablement mal foutu, informe, maladroit, plein de fautes et de zigzags, comme tout ce qui débute, mais qui aurait de la vitamine, de la vitamine propre, du terroir propre, et qui prendrait fièrement la mer sans pilote à bord. Ça se pourrait bien que ça soit dans ces villes de province que prennent un de ces jours naissance des mouvements comme ça… » (Lettre d’un portraitiste à un scorpion, L’Échoppe, 1993).

Nous espérons qu’il y a un peu de ça dans Gazogène !

Au risque de me répéter, encore quelques précisions :
Gazogène
n’est pas une « revue » au sens propre, n’est l’émanation d’aucun groupe, d’aucune structure, d’aucune association et n’a, de ce fait, de compte à rendre à personne.
Au départ, Gazogène ne devait être qu’un petit opuscule distribué aux amis et relations. Ce sont ses destinataires qui, par leurs envois, en ont fait un support, une « revue ».
Son titre est déjà un refus de tout concept. Ce qui n’implique nullement l’amnésie de ses origines ! Tout d’abord DADA ! (La revue Manomètre, dadaïste ET provinciale, nous revient en mémoire)
Avec DADA c’est tout un courant subversif et libertaire, anarchiste individualiste, c’est aussi le pacifisme et la compassion pour tous les exclus, les suicidés de la société : Cravan ou Vache, Crevel. Mais aussi Le Facteur Cheval ou Picassiette.

Dois-je avouer que, si j’ai lu avec intérêt les écrits Surréalistes, j’étais aux antipodes quant à leur forme narcissique et ampoulée ?
Comment de telles idées ont pu s’exprimer d’une façon si classique ;  que dis-je : si rhétorique, si Cicéronnienne, allitération comprise ! Je n’ai pu en avoir idée que grâce au Mai 68 de mes vingt ans quand des idées subversives qui portent encore aujourd’hui leurs effet bénéfiques s’exprimaient dans une langue de bois, le plus souvent, à l’effet fort comique. Rétrospectivement !

À cette même époque, je découvrais Asphyxiante Culture de Jean Dubuffet, mais également, et pêle-mêle ,les auto-constructeurs, les communautés, la Beat-Génération et j’en passe et des meilleurs !

Jamais je ne crois avoir démérité dans cet effort de vivre autrement. Certes, j’ai des regrets, des occasions manquées, des ruptures malencontreuses, des blessures secrètes, des propos outranciers, mais rien qui à mes yeux est lâcheté ou abandon…

Les créateurs présentés ici sont le reflet non pas de mon éclectisme mais des différentes facettes de ma sensibilité, des différentes formes de la création que j’aime. Une succession d’éléments constitutifs, peut-être, d’un authentique « Art Brut » aujourd’hui disparu ?

On remarquera également que Gazogène consacre une part de ses pages aux littératures marginales, que ce soit la littérature prolétarienne ou les correspondances plus ou moins intimes. Sans juger de la qualité de ces textes, j’ai voulu donner une place à des écrits le plus souvent exclus des circuits officiels de la littérature.

Enfin, Gazogène fait une place à ce qu’il est convenu d’appeler « art populaire », au modeste art élémentaire trouvé le plus souvent au bord des routes, au fond des jardins, dans l’anonymat des banlieues… Cet amour des créations populaires va même jusqu’à englober les manifestations de la dévotions : croix de chemins, sanctuaires ruraux, oratoires oubliés…
Cette diversité d’intérêts n’est donc qu’apparente n’en déplaise aux esprits chagrins !

Place maintenant aux différents créateurs exposés : ils vont de l’art brut au surréalisme en passant par l’art naïf, l’art singulier, la neuve invention, la création franche… etc., mais surtout : la création, la vraie, la neuve, l’inventive, l’unique, la singulière, la populaire, la marginale, la médiumnique, la libertaire ; .. la création quoi !

Jean-François Maurice
Gazogène
n°16


« Pisseurs », piquets sculptés, Bartholomé Andres…

Les Piquets sculptés...

Les Piquets sculptés...

CE SAMEDI-LÀ, JE RENCONTRE DES AMIS SUR LE MARCHÉ. NOUS VOILA RAPIDEMENT À LA TERRASSE DU SEUL CAFÉ ENSOLEILLÉ DE LA PLACE DE LA CATHÉDRALE. À CÔTÉ DE NOUS, DES ÉTALAGES DE FRUITS, DE LÉGUMES… DES HOMMES PASSANT EN TENANT DES POULETS VIVANTS PAR LES PATTES, DES FEMMES AUX VIEUX CABAS DE TOILE CIRÉE NOIRE PAS ENCORE REMPLACÉS PAR L’HORRIBLE « CADDIE »… ÇA GROUILLE, ÇA VIT, ÇA PARLE… C’EST TELLEMENT VIVANT DU RESTE QUE LA MUNICIPALITÉ VEUT DÉPLACER CE MARCHÉ ET LE FLANQUER TOUT EN HAUT DE LA VILLE, SUR UNE GRANDE PLACE VENTEUSE, DEVANT L’ANCIENNE CASERNE. VOUS COMPRENEZ, ÇA FAIT BEAUCOUP DE SALETÉS. J’AI MÊME LU UNE AFFICHETTE UN JOUR : «MORALISONS LE MARCHÉ» ! BREF, ME VOILÀ ATTABLÉ AVEC DANY ET ALAIN FOUCLET. CE DERNIER SE SOUVIENT QUE PLUS DE 15 ANS AUPARAVANT, LORSQU’IL HABITAIT À SONAC EN AVEYRON, IL AVAIT PHOTOGRAPHIÉ LES SINGULIÈRES CRÉATIONS D’UN PERSONNAGE LUI-MÊME SANS DOUTE FORT SINGULIER PUISQUE SON ACTIVITÉ CONSISTAIT À SCULPTER LES PIQUETS DES CLÔTURES… EST-IL TOUJOURS VIVANT ? SES CRÉATIONS EXISTENT-ELLES ENCORE ? SURGIES DE NULLE-PART CES ŒUVRES SONT-ELLES RETOURNÉES AU NÉANT ? VOICI ENCORE UNE NOUVELLE PISTE POUR UNE NOUVELLE ENQUÊTE ?

OÙ SONT DANS TOUT CELA LES BARRIÈRES ENTRE L’ART SINGULIER ET L’ART POPULAIRE, COMME PARFOIS ENTRE L’ART MÉDIÉVAL ET L’ART BRUT ?

Les Pisseurs

JE ME SOUVIENS, DANS L’AUDE, EN BALADE AVEC FROMENT, D’UNE MARIANNE PEINTE EN BLEU-BLANC-ROUGE, PRÈS D’ENTREPÔTS À VINS DONT LES TONNEAUX S’ORNAIENT DE VISAGES PEINTS… MAIS LES HISTOIRES D’EAU NE SONT PAS MAL NON PLUS SI L’ON EN CROIT CETTE FONTAINE OU CETTE SCULPTURE : L’UNE SISE À SAINT-MACAIRE (LOT), L’AUTRE À LACAUNE-LES-BAINS (TARN). JE NE PEUX M’EMPÊCHER DE PENSER AU PISSEURS DE JEAN COMBARIEU ET PAR DELÀ À CEUX DE JEAN DUBUFFET DONT LES PERSONNAGES ME RENVOIENT À LEUR TOUR AUX POTERIES PEINTES DE GIROUSSENS…

"Pisseurs" à Lacaune-Les-Bains, poteries de Giroussens...

" Pisseurs" à Lacaune-Les-Bains, poteries de Giroussens...

Les piquets sculptés

ME VOICI ALLANT DÎNER CHEZ DANY ET ALAIN ET, À L’OCCASION, CHERCHER LES DIAPOSITIVES PRISES DE CES MYSTÉRIEUX PIQUETS SCULPTÉS ET PEINTS QUI REMONTENT EN FAIT À SEPTEMBRE 1975, AU LIEU-DIT SALVIAC-SAINT-LOUP, PRÈS SALVIAC EN AVEYRON.

OR, LA BOITE À DIAPOS IDOINE NE CONTIENT PLUS LES BONS CHARGEURS… UNE AUTRE SÉRIE DE PHOTOS, FORMAT 6X6 EST INTROUVABLE… PAR MIRACLE ALAIN RETROUVE DEUX DIAPOS QUE J’ENVELOPPE TRÈS SOIGNEUSEMENT DANS DES FEUILLES DE PAPIER BLANC… AU MOMENT DE PARTIR, LES DIAPOS SONT DE NOUVEAU INTROUVABLES… ET POUR CAUSE : EN SECOUANT LA NAPPE DANY LES A FAITES PASSER PAR LA FENÊTRE ! ! ! NON SEULEMENT IL PLEUT, MAIS ENCORE LES VOITURES PASSENT DANS LA RUE SANS SE SOUCIER DE DEUX PETITS MORCEAUX DE CARTON ET DE PELLICULE… IL N’EN RESTERA QU’UNE QUI, MALGRÉ SON ÉTAT LAMENTABLE AURA LES HONNEURS D’UN AGRANDISSEMENT ET DE GAZOGÈNE.

Fouclet : Piquets sculptés, 1975

Fouclet : Piquets sculptés, 1975

Bartholomé Andres

QUE CACHAIT DONC CET ACTE MANQUÉ ? A PRIORI, LE MIEN EST PLUS SIMPLE À ANALYSER : DEPUIS PLUS DE DEUX ANS JE DOIS ALLER VOIR, À PUY-L’ÉVÊQUE, BARTOLOMÉ ANDRES. IL FAIT DEPUIS QU’IL EST À LA RETRAITE DES SCULPTURES EN FER. CATHY DAVID AVEC QUI J’AI FAIT UNE MÉMORABLE EXPOSITION M’EN A LONGUEMENT PARLÉ : LA VOCATION DE BARTOLOMÉ ANDRES SERAIT NÉE DE SA RENCONTRE AVEC LE PEINTRE ET CRÉATEUR D’ORIGINE CATALANE SANTAMARIA, EXILÉ EN FRANCE ET INSTALLÉ À PRAYSSAC À L’OCCASIONDE L’INAUGURATION DE L’ATELIER DE CE DERNIER.
« ET MOI AUSSI JE PEUX EN FAIRE AUTANT ! » SEULEMENT COMME MONSIEUR ANDRES TRAVAILLAIT LA MENUISERIE ALUMINIUM ET LES STRUCTURES MÉTALLIQUES, IL DÉCIDA D’UTILISER CES MATÉRIAUX QU’IL CONNAISSAIT BIEN. MAIS « QUOI FAIRE ? » AYANT ACHETÉ TOUS LES LIVRES DISPONIBLES TRAITANT DU FER FORGÉ IL LES AURAIT ÉTALÉS DEVANT LUI ET SE SERAIT DEMANDÉ : « QU’EST-CE QU’ILS N’ONT PAS FAIT ? » (! ?) COMME QUOI CHAQUE CRÉATEUR SINGULIER A BIEN SA GESTE INVENTIVE INAUGURALE… MAIS NE VOILÀ-T-IL PAS QUE NOTRE BARTOLOMÉ ANDRES EXPOSE AU GRENIER DU CHAPITRE À CAHORS AVEC « LES ARTISTES LOTOIS ». IL Y PRÉSENTE UNE DE SES SCULPTURES TRÈS CURIEUSE ET SINGULIÈRE EN VÉRITÉ, ASSEMBLAGE MÉTALLIQUE PEINT EN NOIR ET ROUGE. JE DÉCIDE DE REVENIR LA PHOTOGRAPHIER ET VOIR SON CRÉATEUR POUR EN PARLER, ICI OU AILLEURS ,ET J’APPRENDS QUE CETTE OEUVRE VIENT DE RECEVOIR LE « GRRRAND PRRRIX DU JURRRY DES ARRRTISTES LOTOIS… »

J’AI OUBLIÉ DE REVENIR PRENDRE MA PHOTO…

Jean-François Maurice
Gazogène n°03


Thierry Lambert, l’indien blanc

MAIS IL EST D’AUTRES BALADES ENCORE. N’EST-CE PAS MARCEL BÉALU QUI ÉCRIT :

« LE PLUS MERVEILLEUX VOYAGE
EST CELUI QUE FAIT EN RÊVE
LE MATELOT QUAND IL DORT
DANS LA CALE DU BATEAU
ANCRÉ DANS LE PORT. »

gazogene-03, Thierry Lambert
Illustration couverture de Gazogène : Thierry Lambert. Image de l’Apocalypse

COMMENT SUIS-JE ENTRÉ EN CORRESPONDANCE AVEC THIERRY LAMBERT ?

SANS DOUTE EN VOYANT SES ŒUVRES À L’EXPOSITION D’AVALLON, « AUX ARTS CITOYENS »,  OU QUELQUE CHOSE COMME ÇA ? À MOINS QUE CE NE SOIT LE BOUCHE À OREILLE OU LE TÉLÉPHONE ARABE, SURDÉTERMINÉ PAR QUELQUE SOUVENIR D’ENFANCE LIÉ AUX INDIENS D’AMÉRIQUE COMME ON LE VERRA BIENTÔT ? JE CROIS À LA SINCÉRITÉ DE THIERRY LAMBERT ET PENSE QU’IL A SANS AUCUN DOUTE SA PARTITION À JOUER DANS LE DISPARATE ET MULTIPLE ORCHESTRE DE L’ART SINGULIER.

Thierry Lambert
Thierry Lambert : Image de l’ère du Verseau

DEPUIS QUELQUES TEMPS EN EFFET, LA RUMEUR COURT.

LÀ-BAS, QUELQUE PART DANS L’ISÈRE, ON AURAIT REPÉRÉ LES TRACES D’UN ÉTRANGE INDIEN. CERTAINS AFFIRMENT L’AVOIR VU ET, SI CE N’EST LUI, CE SONT SES ŒUVRES, ICI OU AILLEURS. COMME CLAUDE NOUGARO CHANTE « JE SUIS UN NÈGRE BLANC », LUI SE SURNOMME…
… « L’INDIEN BLANC » ,
IL VA DE SOI QU’IL AIME EXPOSER EN TRIBU À LA MANIÈRE DE LA MANIFESTATION ORGANISÉE PAR LE « GRAND CHAMAN FÉTICHEUR » (! ?) JEAN-PAUL BAUDOIN À L’ÉTURNEL, SAFFRÉ, À PÂQUES. POUR LA CIRCONSTANCE, L’ÉNIGMATIQUE SANFOURCHE AVAIT BIEN VOULU APPORTER SA CAUTION À LA RÉUNION « L’ART BRUT BAT LA CAMPAGNE ». CAUTION BIEN NÉCESSAIRE SANS LAQUELLE ON POURRAIT BIEN SE DEMANDER EN QUOI LA TOTALITÉ DES ARTISSSS PRÉSENTÉS RELÈVE DE L’ART BRUT …

MAIS REVENONS À NOTRE ÉTRANGE MUTANT !

photo de Thierry Lambert pour Gazogène
Thierry Lambert

AVANT D’ÊTRE « L’INDIEN BLANC », IL EST VENU AU MONDE VOICI QUELQUE TRENTE ANS, À GRENOBLE, SOUS LA DÉSIGNATION DE : LAMBERT THIERRY, QUOIQU’IL NE SOIT PAS IMPOSSIBLE QU’EN UNE AUTRE VIE IL AIT ÉTÉ LE PARENT PAR ALLIANCE D’UN GÉRONIMO TUÉ DANS L’ŒUF PAR LA FOLIE MEURTRIÈRE DE L’HOMME BLANC. CEPENDANT, À PRIORI, NOTRE MUTANT EST BIEN ENRACINÉ DANS SON TERROIR : FILS, PETIT-FILS, ARRIÈRE-PETIT-FILS, ETC. BREF UNE VRAIE LIGNÉE DE FORESTIERS, SCIEURS EN LONG ET SCIEURS TOUT COURT, EXPLOITANTS ET/OU NÉGOCIANTS EN BOIS.

DÈS SON BERCEAU C’EST L’ODEUR DOUCE ET SUCRÉE ET ENTÊTANTE DES BOIS DE PINS ET DE SAPINS QUI LE NOURRIT ET QUI LE CHARME. CEPENDANT, DÉJÀ, SANS QU’IL LE SACHE, CETTE ORIGINE SE TEINTE DE SINGULARITÉ : SON ARRIÈRE-GRAND-PÈRE N’A-T-IL PAS CONNU À HAUTERIVE LE FACTEUR CHEVAL ? « TOUT LE MONDE LE PRENAIT POUR UN FADA ! » MAIS QU’IMPORTE SI, LÀ ENCORE, UN RÉCIT ORAL, ET PEUT ÊTRE LÉGENDAIRE, PRÉPARE UNE DESTINÉE !

SON PROPRE PÈRE AURAIT AIMÉ DEVENIR PEINTRE. MAIS IL FAUT PENSER QUE DANS LES ANNÉES TRENTE LA PRESSION SOCIALE ET FAMILIALE ÉTAIT PLUS QUE FORTE !

CE RÊVE DÉÇU FUT CEPENDANT COMPENSÉ PAR LA FRÉQUENTATION DE PEINTRES ET D’ARTISTES QUE THIERRY A PU AINSI CÔTOYER. IL IRA, PAR EXEMPLE, DESSINER ET SCULPTER À PONT-EN-ROYANS CHEZ BOB DE HOOP…

UNE CHOSE EST SÛRE : DÈS SON ENFANCE, LE FUTUR « INDIEN BLANC » EST FASCINÉ PAR LE PASSÉ, L’HISTOIRE ANCIENNE ET TOUS LES MONDES QUI ONT ÉTÉ, QUI AURAIENT PU ÊTRE, QUI SONT DONC ENCORE POSSIBLES.

Thierry Lambert
Dessins de Thierry Lambert

CETTE CAPACITÉ À FAIRE REVIVRE ET VIVRE LES MONDES DISPARUS ÉTAIT SANS DOUTE RENFORCÉE PAR SON GOÛT POUR L’ISOLEMENT, SON REFUS DES JEUX COLLECTIFS IMPOSÉS PAR L’ÉCOLE, ÉCOLE QUI DU RESTE FUT CERTAINEMENT POUR LUI LE LIEU DE L’EXCLUSION ET, MÊME S’IL NE LE DIT PAS CLAIREMENT, DE LA SOUFFRANCE.

HEUREUSEMENT, LE VERCORS N’EST PAS LOIN : GRANDS ESPACES,  GRANDES BALADES À BICYCLETTE, COMMUNION AVEC LA NATURE, HARMONIE AVEC L’ESPACE. EST-CE LÀ QUE PREND RACINE SA CONCEPTION PANTHÉISTE DU MONDE QU’IL RETROUVERA ULTÉRIEUREMENT DANS LA CULTURE INDIENNE ? NOUS LE CROYONS VOLONTIERS. C’EST D’AUTANT PLUS POSSIBLE QUE CETTE PÉRIODE EST AUSSI CELLE D’UNE CERTAINE FASCINATION POUR L’ÉSOTÉRISME.

MAIS APRÈS UN ÉCHEC AU BAC, LE VOILÀ AUX BEAUX-ARTS D’AIX-EN-PROVENCE OÙ, APRÈS UNE ANNÉE D’APPRENTISSAGE, IL FAIT LA RENCONTRE, COMME IL LE DIT, DES « THÉORICIENS DU VIDE ».

DÉPART POUR LYON.

IL RÊVE, APRÈS UNE EXPÉRIENCE DE FIGURATION AU THÉÂTRE, DE DEVENIR DÉCORATEUR ; RENCONTRE L’ACTEUR DE L’ATALANTE DE JEAN VIGO, JEAN DASTIÉ.

AVEC DES AMIS, IL VEUT FONDER UN NOUVEAU MOUVEMENT ARTISTIQUE !! !

MAIS C’EST LÀ QU’IL VA FAIRE LA RENCONTRE D’UN EX DU GROUPE « COBRA », JEAN RAINE ET SURTOUT CELLE, DÉCISIVE, D’ANDRÉ DUBOIS QUI LUI « FORME L’ŒIL », LE MET EN CONTACT AVEC L’ART BRUT, L’ART AUTRE. CAR S’IL EST LE SPÉCIALISTE D’ALBERT GLEIZE, IL FUT L’AMI AUSSI D’ALPHONSE CHAVE, DE MARCEL DUCHAMP ET DE DANIEL CORDIER…

S’IL ÉCHOUE AU DIPLÔME NATIONAL DES BEAUX-ARTS, IL PEUT VOIR CHEZ ANDRÉ DUNOIS DES ALOÏSE, CRÉPIN, DEREUX, CHAISSAC, LESAGE… ET FAIRE EN PLUS L’APPRENTISSAGE DES GALERIES ET GALERISTES-ESCROCS. TOUT CELA LE POUSSE VERS UN ART EN MARGE, OU DE LA SINGULARITÉ, QUE QUE CELLE-CI S’INSPIRE DE MARCEL DUCHAMP, DE PICABIA, DE CHARCHOUNE OU DE DUBUFFET…

C’EST UNE PHRASE DE DUCHAMP QUI LE DÉTERMINERA À S’INTÉRESSER AUX INDIENS, ET PLUS PARTICULIÈREMENT AUX SIOUX. SANS DOUTE RETROUVAIT-IL LÀ SON IDENTITÉ EN CONSTRUISANT ENFIN UN MONDE OÙ IL ÉTAIT POSSIBLE DE VIVRE ! C’EST CE QUI EXPLIQUE LA VÉHÉMENCE DE THIERRY LAMBERT LA CRÉATION ARTISTIQUE DEVENANT POUR LUI UNE EXPÉRIENCE ESSENTIELLE, À LA VIE, À LA MORT.

ON M’EXCUSERA CETTE LONGUE GENÈSE, POUR MOI NÉCESSAIRE À LA COMPRÉHENSION DE SON TRAVAIL.

CAR SI THIERRY LAMBERT SE CONTENTAIT DE COPIER LES THÈMES SIOUX, IL EST PROBABLE QUE SES TRAVAUX N’AURAIENT POUR MOI QU’UN MÉDIOCRE INTÉRÊT. IL ME SEMBLE QU’IL RÉINTERPRÈTE AVEC SA SYMBOLIQUE OCCIDENTALE UNE VISION DU MONDE OUBLIÉE. DU RESTE, LAURENT DANCHIN NE S’Y TROMPE PAS LORSQU’IL ÉCRIT : « CES MASQUES FAUSSEMENT SYMÉTRIQUES, COMME DESSINÉS À MAIN LEVÉE SUR LE SOL AVEC DES SABLES DE COULEUR, OU ÉVOQUANT DES BRODERIES AUX TONS PRIMAIRES, NE SONT PAS SANS RAPPELER, PAR LEURS LIGNES BRISÉES IMBRIQUÉES LES UNES DANS LES AUTRES, CERTAINS ASPECTS DU TRAVAIL DE RAYMOND RAYNAUD AVEC LEQUEL ILS SONT EN AFFINITÉ ».

CAR MÉFIONS NOUS DE L’APPARENTE SIMPLICITÉ DES FORMES QUI SOUVENT CACHE UN LABYRINTHE OÙ LA RAISON SE PERD. CETTE SIMPLICITÉ RETROUVÉE, CETTE FRAÎCHEUR PORTEUSE POURTANT D’UN LOURD MESSAGE, JE LA PLACERAI VOLONTIERS AUX CÔTÉS DE JEAN VODAINE PAR EXEMPLE…

JE N’AI, À CE JOUR, PAS RENCONTRÉ THIERRY LAMBERT ; MAIS NOTRE CORRESPONDANCE VAUT BIEN DES VOYAGES, SOUVENT LES PLUS BEAUX, CEUX QUE L’ON FAIT EN RÊVE,COMME LE DIT SI BELLEMENT MARCEL BÉALU…

gazogene-03- Thierry Lambert
Dos de couverture : illustration Thierry Lambert

Jean-François Maurice
Gazogène n°03