Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

La chronique de Marc Décimo

L’acchronique de Marc Décimo :

FOULITTéRAIRR Zé OTR’ THéTHé DE CHINE ET PATACHINE

Le général Henri Nicolas Frey, de l’infanterie de marine.

On aurait pu rechercher si la langue des gallinacés vivant à l’état domestique est la même partout. C’eût été une investigation d’une relative facilité. On aurait pu ensuite concevoir une étude comparée entre le langage des gallinacés de basse-cour ou du poulailler et celui des gallinacés conservés en l’état sauvage, auxquels on peut, en toute bonne hypothèse et sans trop de scrupules, attribuer la langue primitive de l’espèce. On aurait alors pu se demander si ce code-codek subit, à l’intérieur de la même communauté linguistique galline internationale, des variations et des modifications. Et s’interroger si par imitation l’homme aurait pu, un jour, se trouver caquetant cette langue très probablement monosyllabique, sachant que le polysyllabisme, l’agglutination de syllabes, passe toujours pour une complexité, un stade déjà avancé de l’évolution. On aurait pu. Sans réussir à affirmer un tel zoologique lien, le général HenriNicolas Frey, de l’infanterie de marine, suggère une affinité possible sinon probable entre ce code-codek et ces langues humaines qui ont préservé dans leur fonds un bon code quota de la langue ancestrale. Il ne suffit de présenter aux lecteurs que les bons grains de la preuve qui, disséminés, ont été picorés çà et là pour être digérés dans l’estomac que constitue le délire interprétatif du général Henri Frey, de l’infanterie de marine. Comme d’autres chercheurs es origine, le général établit qu’il existe en des points très éloignés du globe des langues comportant quelques analogies, que ces langues, puisque monosyllabiques, sont primitives, sans doute imitatives, et certainement donc de même souche. En l’occurrence l’annamite et le peulh font entendre les mêmes vocables ta, té, ti, to, tho, thot, tou, taï, tao, than, tau, tar… Si « géant » ou « gavant » (-se dit à Douai )se dit en annamite « gihan »,le mirlitaire conclut que l’annamite est la langue primitive des Mandchousaux Mandés d’Afrique, via la Normandie, il n’y a qu’un pas. La race des Mans(des hommes ?) s’étend du Tonkin à l’Afrique en passant par le pays des rillettes. La preuve indiscutable se trouve dans quelques ouvrages publiés :

en 1892, L’annamite, mère des langues. Communauté d’origine des races celtiques, sémitiques, soudanaises et de l’Indochine, Hachette, Paris, in-80, XVI-249 p. [B.D.F.&X10629]
en 1894, Annamites et Extrêmes Occidentaux, recherches sur l’origine des langues. Hachette, Paris, 272 p., [&X11055]
en 1905, Les Égyptiens préhistoriques identifiés avec les Annamites d’après les inscriptions hiéroglyphiques, Hachette, Paris, 106 p., [8-03A-1 132].
en 1909, Les Temples égyptiens primitifs identifiés avec les temples actuels chinois, Paris, Leroux, in-8°, 33 p., [8-G PIECE-1064].

***

Le 18 mars 1889, le général Frey, de l’infanterie de marine, arrive au Tonkin. Il débarque à Haïphong. Un coolie l’emmène. Un coup de canne de l’officier et voilà l’indigène qui accélère le pas, criant « mao maolen » « Plus vite, plus vite ! ». Et le général de songer qu’au Sénégal, où il avait été auparavant en poste, « Gaol gaolen » servait aux soldats pour exciter les chameliers et les porteurs « Hâte-toi, hâte-toi ! ».

Serait-il qu’entre la langue ouolove et l’annamite il y ait un air de famille.

***

Frey connaît bien les dialectes du bassin du Sénégal, le soninkhé, le bambara, la langue peulhe (il a passé huit ans dans le Haut-Niger et, dès le mois de juin, il fait laliste de ces mots d’Afrique pour lesquels, à l’oreille exercée, il entend de l’écho en annamite. (1)

Mais une question se pose : quelle relation, au point de vue de l’origine, entretiennent langue et race ? Peulhs et Annamites ont-ils un lien originel de parenté ?

Le capitaine Mondon, de l’infanterie de marine, sait « Non seulement le Sénégal et le Haut-Niger mais aussi la région comprise entre Tombouctou et Saï est occupée par des Annamites…» C’est une constatation. Ce que peuvent fournir de preuves les apparences linguistiques et anthropologiques, Frey les utilise pour sa démonstration ethnologique vocabulaire, toponymies sénégalaises et chinoises, morphologie faciale… Contrairement aux conclusions de M. de Guignes le père, pour qui tout est éthiopien, pour Frey, Peulhs et Ouolofs sont d’origine asiatique, annamite. Et il en est ainsi de la plupart des peuples.

Tout toponyme qui conserve dans sa composition la syllabe GA,syllabe qu’on trouve curieusement dans le mot “gallinacé», trahit l’origine commune, une même provenance, dispersés de par le monde au Canada (Ghanada), au Ghana, en Ouganda, aux Canaries (Ghanaries), au Pays de Galles, dans les Gaules, au Sénégal, en Afghanistan… Les Annamites (non phalloïdes) sont partout. Comme il existe les Zanagha au Sénégal, on trouve les Naghaen Asie, tribu scythe.

« À propos de ces Gana, nous nous sommes demandé ci-dessus s’il n’y a pas un rapprochement à établir entre ce mot et les mots Gaulée (en annamite ly lé, raison, preuve, argument, signifiant sans doute qui a des preuves dans sa pureté d’origine) ; Cana ou Gana ; Chanaan ; Galicie, l’île de Candie, les îles Canaries, le Canada, les Gallinas de la côte occidentale d’Afrique ; les tribus de l’Afrique centrale qui ont nom Ganda, Ou-Ganda, etc., les Callinagos, les Galibis de la Guyane, et enfin Gallia. Les Gaulois, les Galli,avaient leur tenné, leur animal fétiche comme chacune des tribus des Mandés a le sien. Jules César raconte, en effet, dans ses Commentaires, que les Bretons, c’est-à-dire les parents des Gaulois, s’abstenaient de manger de la chair de la poule ainsi que de celle du lièvre et de l’oie, bien qu’ils élevassent ces animaux pour leur plaisir. Or, en breton, le lièvre, le chien, le chat s’expriment par le mot gat. Cette superstition se retrouve parmi des insulaires du sud, à Oualan, par exemple, île qui faisait sans doute partie de la terre de Lémurie, la patrie probable des Gaulois. (En annamite, on a, en effet : lang, bourg, village ; lan, voisin, limitrophe ; lân, sombrer, plonger, disparaitre.Ouatribu des Ouaoua dont il sera question ci-dessous Oualan, terre des Oua, terre engloutie par les eaux (Lémurie ?). Ajoutons que cette terre était sans doute voisine de Ceylan, car cette dernière île est principalement connue des Indiens sous le nom d’île de Langha, qui nous paraît être le synonyme de Oualan (Gha, Lan,terre des Gha). Cette même superstition se retrouve en partie chez les Abyssins, notamment chez les Agaou, qui, de tout temps, ont eu la plus grande répugnance pour la chair du lièvre.» (p.88-89, note).

Le tabou, selon Frey, frappe aussi l’Égypte : le dieu Sev, ou Saturne, porte une tête de lièvre. On ne doit pas manger, donc tuer, les animaux du poulailler, puisque ces bêtes seraient d’essence divine. On ne peut mettre à mort, si l’on interprète un peu, ces animaux qui symbolisent Saturne, le Père qui dévore ses enfants. Il y a donc sous quelque forme qu’il apparaisse, interdiction de tuer le Père.

«En annamite, le lièvre désigné par le mot tho, qui a également la signification de vénéré, adoré, comme notre mot latin lepus La chair de la poule, disent d’autre part certains Annamites, est une nourriture malsaine.
Nous avons remarqué, en ce qui nous concerne, que les Tonkinois, mais plus particulièrement les
Thoet les Sha, c’est-à-dire les races les plus anciennes de l’Indochine et chez lesquelles on constate le type caucasique ou le type sémitique, mais non le type de la race jaune, ont aussi, sinon pour tenné, au moins pour fétiche, la poule ; en effet, on ne rencontre pas un de leurs sampans, une de leurs pirogues sans qu’à l’avant on n’aperçoive une petite cage renfermant un de ces animaux dont la présence conjure le mauvais sort et en l’honneur duquel, dans les circonstances critiques ou au début d’un voyage, les indigènes ne manquent pas de faire un sacrifice.» (p.89).

Ce Père se fraie une voie dans les langues, symboles et légendes du monde, puisque Frey entend sa voix partout, quelle que soit la métamorphose. Il sait la discerner, obsessionnellement, en dépit des moindres variations phonétiques ou des moindres variantes folkloriques. Ailleurs, ajoute-t-il, la loi de Manou interdit la consommation de gallinacés. Enfin :
« Le tenné des Gaulois, des Galli, était donc, comme nous l’avons vu pour le fétiche des Mali, Malle, l’animal représenté par le mot Ga. Ga, en annamite, en ouolof, en mandé et en gaulois, signifie poule ; c’est sans doute l’animal que leurs ancêtres avaient domestiqué. L’étymologie du mot Galli étant donnée, nous expliquerons le mot gauou gaou dans la Gaule, par une altération du mot ga; et, en effet, dans la langue provençale, ce mot gaou désigne le coq ; la poule étant désignée dans cette langue par le mot gallina, on retrouve là les deux vocables ga et gau.
Ce même vocable
gaou, coq, sert encore à désigner un peuple que l’on considère comme aborigène de l’Éthiopie, les Agaou, qui seraient les descendants des Ouaoua, les premiers habitants de l’Égypte.
Nous avons dit que le mot poulet, dans notre langue, avait cette signification :

Pou
animal ; , adoré, vénéré ; la racine pou de ce mot, peut-être le mot poule lui-même, ne sont autres que les noms patronymiques pris par les Peulhs ou Foulhs. Une particularité qu’il serait très intéressant d’établir, ce serait de savoir si les Peulhs n’ont pas précisément un gallinacé pour tenné.» (p.90, note).

La technique de décomposition du mot, auquel vient s’ajouter une glose, sur le fondement d’une syllabe commune, est le procédé fécond de toute démarche celtomaniaque. Comme Peulhss’associe à Foulhs et Pouleà foule selon le critère linguistique homo- ou paro- ‘nymique et le critère mythologique qui assure la permanence du thème. Pousignifie « animal » et «coq », « qui se dresse fièrement », « le » signalerait l’idée de l’abondance (fou-le ; pou-le), et l’ensemble désignerait le peuple des Ga, des gaillards dont Bouddha est un exemple. L’un de ses noms n’est-il pas Gaou; Tama ? Il peut être de bon aloi d’enrichir le tout d’un critère anthropologique. Le signe distinctif est ce qui se fait de mieux. Conformation du visage, calcul de l’angle facial, mesure du nez, décompte des orteils, c’est parfois d’une observation malaisée. Rien ne vaut la tache congénitale (celle que certains auteurs prétendent avoir vu sur la fesse de descendants des Huns). Si l’on veut bien se donner la peine d’aller y voir et de mener l’enquête, le «signe de race » est manifeste. C’est pour les Peulhs et les Gaulois, selon Frey, la poitrine velue.
Qui plus est, « le poil, la barbe, en provençal, se dit
péou~ nom de Peulhs, légèrement altéré » (p.93).
C’est bien la même langue : le
pou (ou le poil), l’animal qui vit sur le corps de l’homme, ce mot pouvant aller jusqu’à signifier la peau.

Reste à considérer ce que va apporter comme surcroît de preuves la langue annamite.

Le mot annamite qui signifie «poil » nous apprend Frey, c’est  1ông,, « qui exprime également l’idée de pouvoir, de volonté, de florissant, de dragon (emblème de la puissance) ». Le radical en est « lôn » : « qui se rapporte aux poils qui composent une toison », « signifie mêlé, confus »…

Là, il n’est plus permis d’avoir de doute. L’idée de puissance n’est-elle pas attachée primitivement à notre mot français « cheve1u »? Une touffe au sommet de la tête, une tonsure ne fait-elle pas le chef ? Ne peut-elle aisément faire remarquer la race des Seigneurs, les chevaliers ? N’est-ce pas au vu de son couvre-chef qu’on reconnaît celui qu’on appelle « chef » ? N’est-ce pas à son toupet comme la crête du coq qu’on reconnaît ce qui fait le chef ? L’annamite dit tout. Le poilu est souverain. (2)

Le mot Breton vient des mots annamites ,ouvrir, diviser, bêcher ( se retrouve, avec cette signification d’ouverture, dans bouche bée, béant, baie, le baiser (…) et du mot tho, la terre,

Nous avons dit que le mot annamite tho signifiait à la fois terre, lièvre, objet ou être vénéré, adoré ; il signifie aussi grand, au physique comme au moral, et enfin père.

Toutes ces significations ont un sens général qui peut parfaitement se rapporter au culte que les Bretons vouaient primitivement au lièvre, lequel devait être leur tenné, puisqu’il était défendu d’en manger la chair. Les traditions des Bretons devaient donner pour père à ces derniers cet animal, issu lui-même de la terre, du limon ; comme nous l’avons vu pour les Mandé, qui se disent issu du lamantin, ma, mot qui, en annamite, signifie également marais, eau boueuse, rizière et aussi esprit, être vénéré.

Notre opinion se change en certitude lorsque nous découvrons que le mot tho est aussi employé par les Annamites pour désigner la planète de Saturne, le dieu des égyptiens, que ceux-ci représentaient avec une tête de lièvre. La chair du lièvre était également prohibée chez les premiers Hébreux. Nous trouvons encore une fois ces derniers, enfants de Sa [rappelons que les Tho et les Sa sont dits les plus anciennes « races » du Tonkin selon Frey], Scythes ou Mongols associés à l’aurore de l’histoire traditionnelle, aux gens de Ga, et adorateurs des mêmes dieux (le serpent, le soleil, le feu, le lièvre, etc.), ce qui atteste leur communauté d’origine première» (p.153-154).

La prohibition —- et les livres de Frey ne font que dire ça —, s’exerce à l’encontre de la chair à dévorer, à tuer cette chair même qui dévore, puisqu’il s’agit de Saturne, du Père sacrificateur. On doit ne pas manger le lièvre, il est animal sacré, il représente le dieu, mais le lièvre, lui-même, dévore. Lièvre est associé par Frey à lèpre, lèbreen provençal, à Hébreux ; et gale vient à l’idée, enchaînée à Gaule,Gaulois,gallinacés comme à pou et pouleMieux, le général Frey, de l’infanterie de marine, trouve qu’en breton et en basque, on a :

« Ga, lièvre ; cagot,cakou,lénreux (de kou ou go,demeure, gens, en annamite ; les preux ; et ca et ga,coq, lièvre) ; mots d’où dérivent galeux et lépreux.»
Ce qui pourrait se dire, d’une tournure concise : « Les preux gaulois sont des lépreux gaulois ».

Puissance dévorée, écrits rongés par l’obsession, esprit grignoté, Frey est victime. Même sa linguistique est coupée des réalités. Victime d’une angoisse à vous donner la chair de poule.

« Adam, en annamite dam, a entre autres significations, le foie, un vivier ; dan signifie glands. D’autre part tam signifie le cœur ; signifie un morceau ; signifie : bois à brûler ; enfin thansignifie : charbon, la rate, les reins, le corps et ta thansignifiese plaindre. Le mot breton an thanest par suite une véritable expression annamite : an signifiant manger ; et thanun morceau ou bien : des glands.

En berbère, la viande se dit ham, et un os se dit adham, mot identique au nom du premier homme.

Ces deux expressions an thanet ad ham, devaient être les cris des enfants des âges primitifs, lorsque ceux-ci demandaient à manger et alors, pour apaiser leur faim, leur père leur donnait des glands ou un morceau de fauve qu’il venait de tuer ou de dépecer.

On a fait plus tard, du nom de panis (de ban, pain, ou de than, morceau en annamite), l’aliment composé de farine pétrie et cuite, qui constitue notre pain.» (p. 184-185).

* *

Pour l’égyptologue Gaston Maspero (1846-1916), qui fait la critique de la thèse d’Henri Frey, de l’infanterie de marine, pour la Revue critique d’histoire et de littérature (22 janvier 1906, n° 3), le général a développé rapidement l’idée que les Égyptiens sont des Annamites dépaysés avant les premiers temps de l’Histoire. Une thèse, précise-t-il, que personne n’admet ni du côté des égyptologues, ni du côté des spécialistes de l’Extrême-Orient. Frey s’est efforcé d’en démontrer l’exactitude par des arguments proches de la philologie et des idées religieuses. En vain.

La sentence est exécutoire.

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(1) De ses exploits mirlitaires, il a rapporté quelques gros ouvrages : Campagne dans le Haut-Sénégal et dans le Haut-Niger (1885-1886), F. Plon, Nourrit et Cie, 1888, in-8°, 507 p. et cartes, L8-LH4-1761] (un compte-rendu de cet ouvrage est publié dans la Revue critique d’histoire et de littérature le 19-26 août 1889, n0s33-34, t. XXVIII, par O. Houdas) ; Côte occidentale d’Afrique, vues, scènes, croquis…, C. Marpon et E. Flammarion, 1890, Gr. in-80, XVJ-543 p., fig. et plans, cartes, [4-03-892] ; Pirates et rebelles au Tonkin, nos soldats au Yenrhé, Hachette, Paris, 1892, in-160, X-351 p. et cartes, [8-LH4-1884] ; « La Sénégambie », n028, contenu dans Bibliothèque illustrée des voyages autour du monde, par terre et par mer; dir. C. Simond, Plon, Paris, 1898,in-8°, [8-G-2705(28)]; L’Armée chinoise . l’armée ancienne, l’armée nouvelle, l’armée chinoise dans l’avenir, Hachette, Paris, 1904,in-8°, 176 p., carte, [8-02N-1216] ; Français et alliés au Pé-tchi-li, campagne de Chine de 1900, Hachette, Paris, 1904,in-8°, XJl-407 p., plans et carte, [8-LH4-2407] ; L’Aviation aux armées et aux colonies, et autres questions militaires actuelles, Berger-Levrault, Paris, 1911, in-80, XVJ-169 p. [8-V-34826].

(2) Henri Frey a-t-il connu la guerre de 14-18 et ses vaillants pious-pious (les poilus) qui auraient confirmé le bien-fondé de sa thèse ?

Marc Décimo
Gazogène
n°21

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