Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

Olivier Thiébaut

« DE L’ART CHÉOLOGIE » POUR L’ART !

Seraphin Enrico : sculpture callypige...

Seraphin Enrico : sculpture callypige...

En 1996 dans son livre Bonjour aux promeneurs, Olivier Thiébaut nous avait emmenés sur les chemins de traverse de la création populaire. Nous y avions déjà croisé Séraphin Enrico. Pour nous, il complète ici son texte sur cette découverte emblématique de son association Luna Rossa.

Les fouilles de Luna Rossa, ont tenté de mettre à jour l’œuvre disparue et oubliée de Séraphin Enrico.

En 1959, après s’être construit plusieurs maisons, il entreprend à Saint-Calais (Sarthe) la réalisation d’une propriété qui devint « son grand œuvre », une sorte de jardin d’Éden. Sculptures, bassins, fontaines, tonnelles, alcôves et souterrains agrémentent sa maison sur le terrain en espaliers donnant sur le cours de l’Antille. Tous les soirs après son travail, Séraphin Enrico construit, façonne, et structure avec passion, son paradis terrestre, colorant, tout ce qu’il invente avec ses souvenirs et sa culture italienne.

En 1972, il est contraint de quitter la région ; sa maison est vendue et le jardin abandonné. Lui, ne peut que laisser ses œuvres à leur triste sort et fermer les yeux. Le Jardin d’Éden subit toutes sortes de dommages : les statues sont en parties détruites, fontaines et bassins disparaissent pour laisser place au potager !

La méconnaissance de cet ensemble unique et son isolement « culturel » ont certainement contribué à sa disparition. Aujourd’hui la municipalité de Saint-Calais semble n’en avoir gardé aucune trace, malgré le reportage télévisé diffusé en 1973 (un documentaire sur la destruction du jardin, malheureusement perdu ou égaré). Depuis cette époque, les œuvres de Séraphin Enrico dorment sous une épaisse couche de terre.

En Mai 1995, grâce au témoignage de Monsieur Justin Stern, et à de vieilles photographies conservées par les voisins, nous retrouvons l’emplacement d’une ancienne mare où quelques sculptures ont été enfouies.

La tentation est trop forte ! Une fouille est entreprise pour la découverte du travail de Séraphin Enrico et pour le plaisir des yeux. Pendant une dizaine de jours, nous creusons dans l’ancienne mare. Une multitude de fragments sont mis à jour, et, à notre grande surprise, peinture et ciment n’ont pas été altérés ; écritures et dessins apparaissent comme un livre ouvert dans le sol.

Certaines de ces sculptures devaient atteindre trois mètres de haut et sont recouvertes de petites phrases et devises italiennes : Il giro del lago, Pané Pacé Amore Libertà, Santa Maria, Vénus, la luna rossa, Spettacolo del natura, la petto materne, Pittura Fiorentino, Sono libera ! …
La facture et l’originalité des pièces révèlent la grande inventivité de leur auteur : ciments polis, cheveux en mortiers colorés, incrustations d’objets, systèmes hydrauliques.
Baigneurs, vénus, madones, et créatures aux profils asiatiques vont pouvoir à nouveau contempler le ciel, sous l’aile tendre des « séraphins ».

Né le 3 juillet 1898 à Mougrando (Italie), Séraphin Enrico est issu d’un milieu modeste. Cimentier à l’âge de 14 ans, il découvre la rude épreuve du travail. En 1915 il est mobilisé dans les Chasseurs alpins italiens.
La Grande Guerre lui fait subir les souffrances du froid ; il a les mains gelées par la neige et perd un doigt.
Après la guerre, il décide de partir pour la France qui a besoin de main d’œuvre dans le bâtiment.
Séraphin Enrico travaille sur plusieurs chantiers, à Grenoble et à Chambé, puis s’installe au Grand-Lucé dans la Sarthe.
Il se marie quelques temps plus tard avec Virginie Vineis.
En 1925, il déménage à Saint-Calais, et achète un terrain à la sortie du bourg, sur la route de Vibraye. Situé dans une petite vallée, le lieu est idéal pour y construire sa maison et son merveilleux jardin.
Pendant une vingtaine d’années, armé d’une simple brouette et de truelles, Séraphin Enrico construit un univers de rêve.
Les ciments et mortiers colorés lui servent de matériaux de base.
Son goût pour la sculpture et la peinture se traduit dans son travail par la réalisation de personnages et d’animaux peints qu’il installe dans des décors appropriés.
La peinture florentine, le sport, la mythologie et les femmes en tenues « sexy », sont ses principales sources d’inspiration. Le caractère placide de Séraphin Enrico semble en contradiction avec ses œuvres et sa réputation.

Considéré souvent comme un farfelu et n’étant pas vraiment reconnu par les habitants de Saint-Calais, il met son imaginaire au service d’un autre public en inventant des aires de jeux pour les enfants.

Au milieu des années soixante, le jardin de Séraphin Enrico est un foisonnement de couleurs et de sculptures, c’est l’attraction locale, où l’on peut lire « Entrée Libre » : des centaines de familles viennent lui rendre visite.


Monsieur Mercier, son ancien voisin, se souvient :

« L’œuvre était de taille ! Il y en avait partout, rangées en rangs d’oignons. On n’avait jamais vu ça, ce genre de chose. On se demandait d’où tout cela pouvait bien lui venir. C’était son pays, son petit coin de paradis où il s’exprimait, car il était plutôt discret, le père Enrico, et pas toujours très commode ! Il avait du caractère. Son goût pour la décoration ne le quittait pas. Tous les soirs il travaillait à faire ses bonnes femmes, quand il s’y mettait, on ne pouvait plus l’arrêter.

Même à son travail, ses employeurs lui reprochaient de faire un peu trop de décorations ou de fioritures inutiles dans les chantiers. C’est surtout avec les enfants qu’il s’entendait, c’était spontané avec eux ! Certains parents n’aimaient pas trop d’ailleurs laisser traîner leurs enfants, ils le prenaient pour un satyre, en voyant certaines de ses œuvres.

C’était un drôle de bonhomme, le père Enrico, et il avait ces idées à lui ! Je me souviens qu’il avait fait une vache et plusieurs bonnes femmes qui avaient un système de rigole dans le dos, ça récupérait l’eau quand il pleuvait et elle sortait par le zizi. Il avait aussi creusé des souterrains dans son jardin qui partaient d’en bas et remontaient jusque sous sa maison, il voulait même traverser la route. Mais on a du l’arrêter, parce qu’on a retrouvé un jour sa femme qui étendait le linge, enterrée jusqu’à la poitrine. Ça s’était effondré !

Il avait fait aussi des choses en hauteur avec des personnages montés les uns sur les autres, mais, ça, c’était du solide !

Monsieur Enrico connaissait bien le ciment. Quand il a dû partir, il a tout abandonné, le pauvre, ça a été certainement très dur pour lui. C’est triste à dire, mais je me souviens qu’ils en ont mis du temps pour tout enlever, c’était du béton armé extrêmement dur ! ».

Jusqu’en 1972, Séraphin Enrico va travailler inlassablement à son jardin, dépensant toute son énergie et tous ses revenus dans sa réalisation. Sans argent, il va continuer ses travaux en fabriquant alors lui-même son ciment avec les pierres de la rivière qu’il réduit en poudre.
À 74 ans, il quitte la région contre son gré, pour aller finir ses jours avec sa famille à Divonne-les-Bains dans l’Ain. C’est dans cette nouvelle maison qu’il a réalisé ses dernières sculptures, décidé à recommencer malgré son âge, encore et encore !

Séraphin Enrico meurt en 1989, laissant derrière lui une œuvre méconnue.

Olivier Thiébaut
Gazogène n°20

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