Revue de l'art brut, des créations singulières, de l'art populaire et des expressions marginales ou bizarres. Art outsider, hors-normes, singulier…

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Édito : BIENTÔT DIX ANS

Oui, bientôt dix ans que cette revue cherche à rendre compte des créations singulières, marginales, « sous le vent de l’Art Brut », cet Art Brut initié par Jean Dubuffet. Mais notre intérêt nous porte aussi bien vers les sites, les architectures, toutes les créations plastiques et les arts populaires que vers ceux que l’on désigne après Henry Poulaille comme écrivains « prolétariens » et même ces « fous littéraires » mis en scène par Raymond Queneau.

C’est dire si ce que nous appelons création est vaste ! Vaste, mais pas fourre tout. Car si ces créations existent, c’est qu’elles se constituent en dehors, voir consciemment contre, les arts officiels, les arts reconnus institutionnellement ou idéologiquement comme tels.

J’ai la faiblesse de penser que l’Art Brut au sens où Jean Dubuffet l’a défini est toujours présent, est toujours possible. Le contraire signifierait l’acceptation d’une aliénation radicale de l’homme, idée à laquelle nous nous refusons non par quelque croyance métaphysique ou conviction politique mais par principe existentiel, pour ne pas dire éthique.

Certes, nous constatons qu’aucune idée ou aucune œuvre, même et y compris les plus radicales, n’échappent aux musées. Cette « preuve » a posteriori nie-t-elle l’absolue subversion qu’elles contenaient et qu’elles contiennent encore?

Dubuffet est dans les musées, Rimbaud dans les manuels scolaires. Je ne parle même pas des Surréalistes. À quand les Situationnistes au programme de l’Agrégation de philosophie ? Ma réponse est très simple : et alors ?

En quoi cette « récupération » nierait-elle la force subversive d’une critique, d’une théorie, d’une pratique, en quoi apporterait-elle la preuve d’une impossibilité à transformer ce monde ?

Le penser n’est que la marque de l’impuissance.

Oui, « Changer la vie ».

Ceux que nous présentons en ces pages ont tenté de le faire, avec différents moyens, avec des réussites et des fortunes diverses.

Mais trêves de discours, laissons les censeurs à leur triste besogne, partons à leur rencontre .

Jean-François Maurice
Gazogène n°22

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Guallino…

Guallino

Par Anne Poiré

Guallino : un plaisir magnétique !

À l’huile et au couteau, dès 1958, trois chevaux s’ébattent parmi l’herbe en feu… Alors que Guallino a toujours été terrorisé par ces mammifères, trop grands, très impressionnants, leur représentation, comme celle des corps, des femmes, des êtres dans leur variété absolue, le fascine… au moins depuis Lascaux ! La vallée des merveilles le bouleverse, et il sait bien que l’art, c’est justement cette capacité à tracer des lignes, à reconstruire le monde, avec des couleurs, au-delà du simple mimétisme… Il aime dessiner, ciseler des loups… probablement par amitié pour le petit Chaperon rouge… ! Chez lui la figuration n’est pas reliée à la stricte réalité : dans n’importe quelle licorne, une dame lui sourit, les dragons crachent des flammes de sève rassurante, bourgeonnent, s’exfolient, et ses crocodiles, inoffensifs, drôles, ont immanquablement pour fonction… de sécher les larmes ! Quant aux girafes, on lui a raconté, quand il était enfant, qu’on les peignait…

Oui, de l’humour et des références, – singulièrement, c’est sans doute le plus sémillant paysage que l’on puisse noter, propice aux surprises, si l’on déambule dans la polychromie de Guallino. Moi, je l’ai rencontré au détour d’un tableau, au coin d’un triptyque. Au miroir d’une statuette, dans les creux et contours séduisants, dans les panaches de nuances flamboyantes. Dédales et méandres, cernes noirs, coulées franches… Sa palette m’éblouit : peintre, sculpteur, il est aussi illustrateur, au vitrail d’une tâche inlassable, qu’il poursuit dans les irisations du quotidien. Tragique, grave, il peut se révéler ludique, espiègle… Poète, avant tout : en lui l’enfance rebondit. Joueuse.

Bouquets aux parfums voluptueux, capiteux : Cadeau gingembre, Légendes obscures, Lutin butine, Du train où vagabonde, Protecteur chevelure vermillon, Montreur d’ombres, Détail de la carte du miel, D’âme racine, Bouclier vaillance, Bord de soleil, Exubérance d’impulsifs, Un-huit-six-marelle, Mer à l’envers pic-vert, Dispersion d’éclats, Chat perlipopette et Tourne-délivrance

Imprévisibles bottes et gerbes aux senteurs de l’ailleurs : Hamamelis aux sept coeurs, Stèle de taureau mythologique, Fétiche adulte, Reliquaire de la figure féminine à la robe d’osier, Chariot ailé aux quatre roues, Charmes et losanges d’offrandes et duettistes, Douleur capitale,Jardin d’Eden, Pigments en filets, Confetti d’or, D’arc et de ciel

Dans son œuvre, des graffitis se promènent, des poèmes désaltèrent… Il picore certains vers de sa guallinette, – mots polyphoniques et sucrés, secrets… – , tisse des fonds au graphisme proche d’une énigmatique calligraphie, lettres sans destinataires définis… Et dans le halo de ses rêves s’exaltent, en deux ou trois dimensions, en une langue mystérieuse, des formes anthropomorphes, troublantes, de désir et de pulpe…

Guallino n’hésite pas à transformer le chêne en sautillante Envolée tête-à-tête, Lumière qui rit, aux vertus positives… Magicien du cyan, alchimiste carminé, enchanteur émeraude ou smaragdite : dans ce microcosme aux arbres d’azur, ce sont surtout des humains, amoureux, heureux, qui abondent ! Irrésistibles Dompteuse-tendresse, Clématite-Passion…. Les titres se font l’écho d’un univers riche, varié, aux trouvailles nombreuses, dans les marges et les hasards remarquables.

Entre chair à vif et caresse magistrale, ces élans s’équilibrent et me font palpiter, – Jours à naître – , en un vertigineux plaisir magnétique !

Guallino de A à Z !

Autodidacte, alchimiste carminé, l’homme de la négation des contraintes et des méthodes dévoyées, abondant, fait pousser d’acrobatiques rêves anthropomorphes, dans l’aube de son atelier-jardin. Amoureux, il s’affranchit.

Baroques, ses délinéaments, ses assemblages, ses recoins de cavernes d’Ali-Baba, les amoncellements, pavois, où s’enchevêtrent…, chassés-croisés à l’occasion bifaces, icônes dynamiques, fétiches, reliquaires, dans le bois, qui lui paraît si simple à modeler… comme à la bougie : scènes dérobées à la nuit. Bribes, à demi effacés.

Couleurs chaudes, ciselées, couleurs tonitruantes, caressées, couleurs jeu, calquées. Couleurs vitrail. La palette chatoie et vrombit, chante et virevolte : coloriste, Guallino, ses fonds absorbés par des cyans, des amarantes, des ocres et des violacés… Le corps culmine, fiévreux, chevelures chatoyantes. Magistraux croquis crinières…

Dragons dodus, danseuses dégagées des drames, duos de duettistes, – charme – , avec eux, point de danger ! Dans la déclinaison d’une exceptionnelle complicité, ces signes métamorphosent d’amicaux dessins béances, denses dédales et méandres…

Enfance : écho, celle qu’il n’a pas vécue, expérimentée. Élan, celle, espiègle, qu’il aurait pu ébaucher. Celle qu’il se réinvente, chaque jour, dans l’épure de contes, terreurs et fascinations. Évidence de ces évidements en apesanteur… Expressionnisme. Éclairs et éclairages d’un enchanteur équilibre, émeraude ou smaragdite…

Fête, festivité, carnaval, masques fendus, plages de féminité, figures franchement, farouchement foudroyantes.

Graphismes rejoignant les mythes, trajectoires symboliques : gala de grottes galbées, gamineries gazouillantes…

Huile et craie sont ses premiers matériaux, et désormais l’acrylique, le contreplaqué, le carton, la toile, l’étoffe soyeuse, la ficelle, l’os. Tout lui est bon ! Histoires que l’on se raconte le soir, pour se rassurer, s’endormir. Pour l’humour. L’humeur. L’amour… dans le noir habité.

Illustrateur irrésistible, il aime la poésie qui fait pleurer, qui noue l’estomac, coup de poing dans le rire. Les irrégularités. Idoles maîtresses du poisson luciole.

Jubilation de la création juste.

Kakémono, makimono, peintures japonaises sur soie ou sur papier, suspendues verticalement, que l’on enroule autour d’un bâton, kilims : le monde entier, sa maison… Kaléidoscope de tant de possibilités kidnappées au kiosque des temps…

Ludique, son œuvre traverse en funambule. Loup spontané. Lumineuse lisibilité volontairement, langoureusement, brouillée.

Magnétique mai 68 : c’est pour lui l’interdit d’interdire, le face à face avec le feu. Il brûle tout. Malaxe la chair multicolore aux échardes des planches. Monolithes à ornements mêlés… miroir reprenant des fables anciennes, dans le monumental comme dans le plus intime… Magicien du microcosme, il ausculte les marges.

Noyées dans la douleur, nuances de lignes, homogénéisant les non-frontières.

Ombre, obscurité mystérieuse, et dans la clarté, bien en vue : des corps… Ovales, cercles de tondos, formats inhabituels, grattés, rappelant les graffiti, inscriptions à même la pierre, échelles, griffures sur plâtre, emblèmes greffés sur d’antiques boucliers de bronze, matières douces et rugueuses, présentant des plis, replis, gerçures recouvertes de mousses, marques semblables à des indices tribaux, enveloppes aux aspérités parfois innocentes, gratuites, souvent signifiantes… Odalisques ciel hardi.

Peintre, il voit palpiter panaches de tonalités. Passeur, il saisit l’espace pour le croquer, dans le primitivisme et la polychromie des pièces d’un puzzle toujours à compléter. Parcours potentiellement infini. Plaisir.

Quadrature de la quadrichromie, des quatre-saisons, du quattrocento : quotidiennes questions…

Refus. De l’art. Références au doute. Interrogations multiples dans le relief, les pleins et les concavités, la réminiscence. Rites secrets élaborés dans l’antre.

Singulier sculpteur ses volumes, sauvages, rencontrent la simplicité, l’intensité, jusque dans des stèles, hiératiques, ou la sciure, transformant le support, collages de tissus, aussi, dans la stridence, à vif, les cris perçants… Pétulants soleils lavande, astres Lipari, boules de Lérins, dans la senteur somptueusement légère…

Tracé libre de ses trouvailles, à l’encre de Chine, au pastel, scarifications sûres, cernant…, textes illisibles, triptyques palimpsestes à deviner, décrypter, décoder : hiéroglyphes. Tendus les bras, les membres pervenches tourne-coquelicotent… Trouble de désir et de pulpe…

Unanime univers de l’urgence. L’usure est impossible.

Veines, qu’il opacifie par des coloris veloutés, allègres… Des essences naturelles il a glissé vers la vertigineuse recomposition, par vague : la vanillée renaissance, variée, vermillonnée, des vertèbres enverveinées de chaque version. Verte tendresse, vernissage après vernissage…

Wagon-foudre, wagon-étoile, wagon-constellation, le voyage ne peut cesser.

Xylographiques, ses gravures, rares, – taille d’épargne, ou en creux… -, découpent le blanc.

Yeux grands ouverts, le regard en yo-yo, va et vient, ne quitte jamais, obsède, fouille.

Zones en contrastes. D’autres pans sombres, zinzolin, d’un même tableau, zestes à recommencer, à explorer.

Anne Poiré
Gazogène n°25

Le site d’Anne Poiré


Michel Rouby

Michel Rouby, dans les veines du réel

Michel Rouby : dessin encre blanche sur papier noirLa maison de Michel Rouby, même si elle se trouve à Cahors, semble en pleine campagne ; mieux, déjà ailleurs. Là, à l’étage, il a installé son atelier, ne travaillant plus professionnellement parlant qu’à mi-temps pour se consacrer à ce qui en vaut vraiment la peine, la création.

Michel peut avoir de qui tenir, car il est le frère de ce Jacques Rouby auquel Gilbert Pons avait consacré une belle étude dans notre numéro 20 de Gazogène.
Si les deux frères se ressemblent étrangement – même taille, même stature d’anachorète, même visage émacié – et si leurs œuvres peuvent matériellement se rejoindre, dans la mesure où Michel réutilise parfois les matériaux que Jacques a cent fois remis sur le métier, le résultat n’en est pas moins totalement différent.Michel Rouby : dessin
Il y a du reste là quelque chose à creuser dans cette diversité créatrice au sein d’une même fratrie et je ne peux m’empêcher de penser aux frères Duchamp – Marcel, Jacques Villon et Duchamp-Villon – qui étaient seulement un de plus !

Mais tournons nous maintenant vers les œuvres.

Et là, avec elles, nous sommes littéralement aspirés, happés comme par un maelström minéral. Nous rentrons pleinement à l’intérieur de la matière, mais une matière vivante. Nous voilà cheminant dans les veines de la terre, comme au cœur d’un vaste corps. Nous devenons les explorateurs des profondeurs du réel.

Cette vertigineuse mise en abyme va si loin que Michel Rouby avait imaginé mettre à disposition des amateurs, attachées à chaque tableau, de petites loupes. Non que les œuvres de Michel Rouby soient de petits formats, bien au contraire, mais parce que sans cesse elles sollicitent le regard à aller plus loin, à s’enfoncer plus avant, à se laisser emporter par je ne sais quel courant souterrain. Mais qu’on ne croit pas cependant avoir à faire à une peinture évanescente. Ce travail est parfaitement structuré, traversé par des lignes de force efficaces aussi bien dans l’infiniment petit que dans la vision globale du tableau.

Si nous devenons les mineurs de fond de cette création singulière, nous y sommes d’autant plus aidés que Michel Rouby juxtapose des entrelacs quasi médiumniques dessinés à la plume et de grands aplats où il se révèle un coloriste aussi inspiré qu’inventif.
Et je veux prendre ce mot de mineur au sens de sapeur de nos misérables certitudes qui pervertit le sous-sol du réel, qui creuse des chausse-trappes à l’évidence sensible, qui place des pièges au conformisme de la représentation, qui détourne l’ordre apparent des choses. Oui, pour moi, les tableaux de Michel Rouby sont ceux d’un mineur de fond qui travaille en silence, qui retient son souffle, qui évite la dangereuse lumière génératrice de grisou. La référence à Augustin Lesage paraît alors évidente. Michel Rouby est un travailleur de la nuit, un bijoutier du clair de lune qui s’en va dérober à la matière ses richesses et ses secrets les mieux cachés.

Michel Rouby : dessin
Michel Rouby : dessin, encre blanche sur papier noir

Mais c’est aussi un travail de Frère Mineur, de moine, d’ascète dans son scriptorium, œuvrant hors du temps pour transmettre à d’autres un essentiel autant qu’hypothétique message.
Comme tous ceux qui se coltinent l’essence du réel, Michel Rouby retrouve ce que Bachelard avait si bien nommé dans L’eau et les rêves : « une morale de la matière ». Ici, c’est plutôt sous le registre des rêveries de repos et de la volonté que nous nous trouvons mais c’est toujours la poésie qui est gagnante.

Jean-François Maurice
Gazogène n°23


Le diable et le bon dieu : Philippe Aïni

Les malheurs de Philippe Aïni

par Jean-François Maurice

L’affaire de l’église Saint-Michel de Flines-lez-Raches est maintenant sue : il y a près de 5 ans, Philippe Aïni commençait dans ce lieu une fresque de 13 mètres de long sur 7 de haut avec plus de 90 personnages, fresque qui fut inaugurée en grande pompe le 21 juin 1990…

Philippe Aïni
Fresque de Philippe Aïni

La suite est malheureusement connue : dégradations, mutilations, destructions, menaces… Madame Jeanine Rivais m’avait envoyé un dossier qui a paru intégralement dans Les Cahiers d’Ozenda, ainsi que d’autres pour lesquels je pensais avoir une certaine primeur. Mais peu importe, revenons à Aïni. Si je ne l’ai jamais rencontré, j’ai la chance de connaître son travail depuis belle lurette, dès Eymoutiers et Monteton. J’aime ses œuvres qui mettent souvent mal à l’aise. J’ai défendu son travail à plusieurs occasions, même s’il n’en a jamais rien su.
C’est à ma demande que Philippe Aïni m’a gracieusement envoyées les cartes postales qui illustrent ce texte.

MAIS QU’ALLAIT-IL FAIRE EN CETTE GALÈRE ?

Ce préambule dit, AÏNI à L’ÉGLISE, C’ÉTAIT VRAIMENT TENTER LE DIABLE ! Ou bien il s’agit d’innocence et alors j’espère que ses yeux vont s’ouvrir, ou bien de provocation et alors il faut assumer ; y a-t-il un entre-deux ? Car Aïni dans une église, je le répète,c’est totalement incongru ! Investir des lieux, y compris d’anciens lieux de culte, pourquoi pas! Encore faut-il imposer des mythes nouveaux, subvertir radicalement l’endroit, le faire absolument autre!  Mais est-ce possible ? Ne, faut-il pas au contraire fuir ces lieux si chargés de rituels ? Je pose simplement la question.
Le problème Aïni reste.

Jean-François Maurice
Gazogène n°10


Les bonnes pâtes d’Annie Lauras

Annie LaurasAnnie Lauras

Dans le cochon, c’est bien connu, rien ne se perd ! Et quand on a appris étant petite à faire la pâtée pour eux, ça ne s’oublie pas ! C’est ce qui est arrivé à Annie Lauras  : née au fin bout de la Bretagne, la vraie, celle qui, à quelques kilomètres de la mer ne la connait pas, elle a connu la vie, la vraie vie rurale ! Après des années de voyages et d’errances, elle a retrouvé la campagne, pas celle du cochon mais celle de la prune… d’Agen bien entendu !

Rien d’étonnant alors si, lorsqu’elle va se mettre à créer, elle utilise la matière brute, la pâte à papier. Triant les différentes couleurs imprimées, Annie Lauras constitue autant de nuances dont elle va se servir ensuite pour ses compositions mi-sculptures, mi peintures, tableaux en relief aux thèmes expressionnistes.

Toutefois, peu à peu, ses tons vont s’adoucir et la violence caricaturale des personnages déchirés s’estomper ; une douce magie remplace insensiblement la magie noire des débuts. Le papier se fait complice, s’humanise sans s’édulcorer ni s’affadir.

La révolte est encore présente, ne serait-ce que dans le matériaux insolite utilisé qui rapproche Annie Lauras d’une autre créatrice encore ignorée : Zaeli.

Il n’empêche : Annie Lauras triture encore la pâte, elle y incorpore bon levain, et sort bonne œuvre. À nous de savoir la déguster du bout des lèvres ou à pleine dent ! Ou comme l’on embrasse : à bouche-que-veux-tu !

Jean-François Maurice
Gazogène n°16


Pierre Pascaud : Seules les tempêtes connaissent leurs noms

Seules les tempêtes connaissent leurs noms

Un conte de Pierre Pascaud

Une valise à la main, l’homme et la femme sont arrivés à l’aube, mystérieux fantômes vêtus d’une ample voilure blanche tenant du sari et de la djellaba. Ils glissaient silencieusement parmi les ombres de fin de nuit. Ils s’arrêtèrent sur la place. La nouvelle ne tarda pas à se faufiler de maisons en maisons. Bientôt presque tous les habitants entouraient les étranges visiteurs qui se tenaient immobiles, muets, leurs yeux bleus flottant à la surface d’un songe de source vive. Dans la foule, l’inquiétude fit bientôt place à la curiosité.

– Qui êtes-vous ? demanda le maire.
– Nous ne sommes que nous-mêmes, et seules les tempêtes connaissent nos noms.
– Ce sont peut-être des illuminés évadés d’un asile psychiatrique…, suggéra quelqu’un.
– Ou bien des sorciers…, avança un autre.
– En vérité, dirent d’une seule voix les visiteurs, nous étions jadis des imagiers de l’enfance, mais, maintenant que l’incendie menace même les plumiers, nous sommes devenus annonciateurs de purification et semeurs de division. Alors ils sortirent de leurs valises des pinceaux, ainsi que des pots de peinture, d’où s’envolèrent d’innombrables corbeaux qui se posèrent sur toutes les antennes de télévision.

Dessin de Pierre Pascaud

Illustration : Pierre Pascaud

– Voici venu, dit la femme, le temps d’agonie des écrans de turpitudes et de mensonges.
– Mais de quoi vous mêlez-vous ? grogna le maire.
– De l’authenticité ! répondit l’homme, en jetant dans l’azur les pinceaux qui n’en finissaient pas de surgir de sa valise, puis dessinaient dans le ciel de gigantesques champignons de brouillard.

C’est alors que la femme attira vers elle celui que le village appelait Agnus, à cause de son innocence angélique.
– Vous n’avez pas le droit de nous enlever cet enfant, protesta le maire. Bien qu’il soit faible d’esprit il ne nous en est pas moins utile pour nettoyer les caniveaux.

Sourds à ces propos réprobateurs, les visiteurs s’élevèrent dans l’air avec Agnus, qu’ils tenaient par la main, et que le vent habilla de feuilles d’or.

Bouche bée, les habitants ne disaient mot.
L’homme clama d’une voix puissante : « Il nous fallait absolument sauver l’homme authentique. c’était un ordre et une nécessité afin que le monde soit débarrassé de ses scories et que, de toutes les œuvres d’art, seuls soit sauvegardés les dessins inventés en secret avant la re-naissance. »

Brusquement une lueur intense souda les paupières des corrupteurs cupides, gribouillant leur vanité sur les estrades de foire, où grouillaient les gonocoques et les staphylocoques de leur lubricité. C’est alors, et alors seulement, que l’entrée des cavernes fut de nouveau gardée par des dragons.

Pierre Pascaud
Gazogène n°16


Grégogna, créateur pluriel

Grégogna, créateur pluriel

par Jean-François Maurice

Grégogna
Grégogna

Notre première rencontre avec Grégogna à Pézenas fut l’occasion d’un pèlerinage sur les ruines de la digue de gros rochers qu’il avait entièrement peinte, sur plusieurs centaines de mètres.*
Hélas, l’administration, ayant décidé l’élargissement de la route sans véritable raison, celle-ci conduisant au dépôt d’ordures ! envoya ses bulldozers qui jetèrent la digue vers la mer une nouvelle fois sans raison puisque de l’autre côté se trouvait une large bande de terrain vierge bordée par la voie ferrée, espace qui comme de bien entendu ne fut pas touché !

Nos lettres et pétitions diverses ne reçurent aucune réponse… Grégogna ne baissa pas les bras et continua, au milieu de mille difficultés, son œuvre multiforme.

Papiers mâchés ou papiers déchirés, papiers collés ou décolorés, marionnettes ou poupées bourrées, tapisseries ou tissus enduits, peintures acryliques, huiles, gouaches et que sais-je encore, boites de conserves rouillées, vieilles ferrailles, zinc, étain, cuivre et laiton… Tout est bon à Grégogna, un des créateurs parmi les plus inventifs qu’il m’ait été donné de rencontrer.

Le résultat de son travail est à la mesure du personnage : une allure de Don Quichotte, une prestance de Condotière de la création, et face à son œuvre, une simplicité, une franchise, et une modestie exemplaire.

Faut-il ajouter qu’il a le cœur sur la main et le culte de l’amitié ? Toutes choses qui dans le monde de l’art officiel lui ont valu, on s’en douterait, quelques déboires et déconvenues !
Mais cela n’altère pas le climat de son œuvre : férocement critique parfois mais tempéré d’humour ; ironique et caustique mais teinté d’autodérision… caricatural mais ludique, Grégogna n’oublie jamais que les personnages dérisoires qu’il met en scène n’en restent pas moins proches de nous, humains, trop humains…

* Entre Frontignan et Sète.

Jean-François Maurice
Gazogène n°16


L’œuvre au noir de l’abbé Bachié

L’ŒUVRE AU NOIR DE L’ABBÉ BACHIÉ

(1913-1991)

par Jean-François Maurice

Sculpture (bois ramassé) de l'abbé Bachié

Sculpture (bois ramassé) de l’abbé Bachié

C’est avec mon ami André Roumieux que j’ai découvert à Gramat les sculptures de l’Abbé Bachié. Plus tard, grâce à l’Abbé Rosière, j’ai pu reconstituer la vie de ce créateur si singulier. Aujourd’hui, la plupart des pièces sont à la « Fabuloserie ». L’Abbé Bachié était un homme affable et souriant; ceux qui l’ont connu m’ont tous parlé en ces termes. Mais cette faconde cachait un grand courage : durant la dernière guerre, ordonné prêtre en 1939, il a parcouru tout le causse de Limogne à bicyclette, la nuit, « au service de la J.A.C. » a-t-il dit plus tard !

Son activité créatrice a été longtemps secrète. Il ramassait au cours de ses promenades des bouts de bois, des racines… Puis, la nuit, les retouchait légèrement, parfois les colorait discrètement… Et la magie jouait : sous nos yeux éblouis surgissaient des formes merveilleuses : le loup amadoué par Saint François d’assise mais aussi quelque monstre maléfique…

Cette œuvre Brute est en effet placée sous le signe de la dualité, du Bien et du Mal, du Jour et de la Nuit, du Naturel et du Monstrueux…

Dans les quelques lignes écrites par l’Abbé Bachié et publiées (n°4 & n°11/12 de Gazogène) on ne peut qu’être frappé par la modestie, l’ambiguïté voire la douleur contenue des propos…

« … que ma sépulture soit gaie… » a-t-il dit ! Je ne l’ai pas connu et j’en ai regret alors je le cite :

« Qu’êtes-vous venus voir ? Des branches, des racines, des vieilles et des tordues, des fétus que les hommes repoussent du pied ou ramassent avec des fourches, pour le feu ou pour des tas qui pourriront.

Et pourtant : ces branches dont personne ne veut, ces lierres tors, ces genièvres torturés, ces racines squelettiques, lourdes, la nature les a aimés et, à sa manière drôle et fantaisiste, leur a ciselé une forme, presque donné un langage… »

Bois : sculptures

Jean-François Maurice
Gazogène
n°16


Petite promenade dans l’art populaire du Rouergue

Petite promenade dans l’art populaire du Rouergue

par Bruno Montpied

Art populaire du Rouergue : Bruno MontpiedArt populaire du Rouergue par Bruno Montpied

J’avais mal aux pieds, je me faisais vieux, me disais-je. Descendu des plateaux de l’Aubrac que j’avais découverts avec émerveillement quelques jours plus tôt (penser à ses vastes étendues coiffées de nuages tellement fessus qu’on les dirait nourris aux tripoux et autres aligots, spécialités du pays…), j’avais décidé de faire étape à Saint-Côme-d’Olt, voire, si le gîte devait m’y faire défaut, de pousser jusqu’à Espalion. C’était bien un peu plus loin, mais il me restait quelques réserves jusque-là. Saint-Côme-d’Olt se révéla effectivement sans possibilité d’hébergement à prix modéré. J’étais las, et cette fatigue peut-être avant tout morale, me retirait tout dynamisme dans la « communication ». Je n’ai jamais eu de goût non plus au jeu du chat et de la souris, du genre des hypocrisies conventionnelles où l’on fait assaut de politesses tout en essuyant force rebuffades en attendant que l’autre se décide à vous gratifier d’une faveur au départ inespérée… Les rares individus rencontrés à Saint-Côme auraient mérité une patience et une endurance au-dessus des moyens dont je disposais en cette fin d’après-midi harassée. Ma fatigue, le dégoût devant l’allure désagréable que prenait mon destin de « dénicheur » en ces lieux, furent cause sans doute de ce que j’oubliai qu’habitait en cette bonne ville (à ce que m’avait signalé naguère Jean Estaque) un sculpteur populaire autodidacte, appelé Jouve, ancien vacher semblait-il… Ma curiosité était aussi émoussée que le reste, trop émoussée pour que ma mémoire puisse fonctionner suffisamment.

À Saint-Côme, je fis par contre halte devant l’église principale du bourg, construite par le même architecte que celui qui a édifié l’ancienne église d’Espalion où s’abrite aujourd’hui le musée Joseph Vaylet (voir plus loin) 1.
Ce qui me frappa d’emblée, ce ne fut pas le clocher flammé (en vrille, ce qui a été noté par Pierre Bonte dans un de ses volumes de Bonjour, Monsieur Le Maire), mais les portraits, tels des profils de médaille, qui étaient sculptés sur les portes de l’église, incontestablement naïfs, datés de 1532, et qui n’avaient rien à voir avec les décorations habituelles des églises romanes ou gothiques. Les personnages qu’ils représentaient n’avaient aucun rapport avec l’illustration pieuse habituelle, ils ressortissaient plutôt d’un registre profane (peut-être était-ce là des figures des donateurs, des mécènes…). La naïveté de ces portraits me requinqua instantanément. Ils s’éloignaient fort du langage certes stylisé mais aussi codifié et uniforme de l’art roman. Ils étaient modernes. On sentait ici une patte personnelle. On sentait l’ individu qui commençait à apparaître (réapparaître ?) dans l’histoire de l’art. En même temps, peut-être, que les prémisses du capitalisme dans l’histoire économique et sociale… La ferveur religieuse dans laquelle se noyaient les artistes le plus souvent anonymement depuis la période des Grandes Invasions jusqu’à la Renaissance n’autorisait pas d’écart en dehors des normes de représentation. ois portraits exprimant une sorte d’hommage à un autre être humain (le donateur) parlaient des hommes tout à coup, et c’est cela qui m’en rapprochait et qui me fait parler aujourd’hui de leur modernité. Ce portail de Saint-Côme est un premier exemple d’art populaire moderne 2.

Ces profils ressemblaient aussi à des graffiti en bas-relief qui auraient été non pas tolérés par l’autorité religieuse mais tout au contraire commandés par elle. Ils rejoignent d’autres exemples de sculpture populaire, celle des artisans bretons anonymes qui au même moment s’employaient dans les différents enclos paroissiaux à orner les sablières, les jubés, les retables des églises dont se couvrait la Bretagne fraîchement rattachée à la France chrétienne. Sculpture populaire bretonne à la naïveté et à la truculence teintée de paganisme qui est souvent bien réjouissante mais qui, malheureusement, n’a pas encore eu les honneurs d’un ouvrage qui lui rende tout à fait justice (en se centrant sur son contenu rabelaisien, humoristique, en rappelant ses  analogies avec d’autres cultures ; je pense aux entrelacs vikings dont on croit reconnaître l’influence dans la petite chapelle de Saint-Nic dans le Finistère sud par exemple).

Ainsi remis en selle, je repris avec un surcroît de vigueur le bout de chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle qui me restait à faire en direction d’Espalion.
Comme par enchantement, le hasard se remit à me faire des signes.

La Croix du BuffreDébouchant sur un très beau chemin qui traversait le charmant village de Martillergues, à quelques centaines de mètres d’Espalion, je découvris une magnifique demeure rurale de l’ancien temps. Elle était protégée, semblait-il, par une croix de chemin fort naïve, malheureusement en voie d’écroulement définitif (combien de croix de chemin simplissimes sont semées à travers le Massif central ? J’en avais vu une, extraordinairement archaïque au cœur du causse Méjean, provoquant chez le spectateur une émotion brute d’autant plus puissante que le monument se trouvait isolé au milieu de l’aride, de l’ingrat causse ; c’était la croix du Buffre). La maison était belle. Mais son portail laissait voir en outre une inscription peu banale: « Au pacha sans harem ». L’original qui vivait là se faisait apparemment une gloire de son dénuement. J’appris plus tard à Espalion de Marc Lagaly que le pacha en question s’appelait Louis Cayssac et que, décédé très récemment, il a laissé une œuvre sculptée sur bois, divers tableaux en relief dont, par exemple, une grotte de Lourdes). Cela me rappela une ferme troglodytique que j’avais visitée naguère près de Denézé-sous-Doué dans le Maine-et-Loire, sur la porte de laquelle l’ancien propriétaire, vieux célibataire, avait écrit, en guise d’enseigne: « Au privé d’amour »…

La maison du Pacha

La maison du Pacha…

Je ne m’arrêtai pas et je descendis sur Espalion, les pieds et les jambes douloureux…

Le jour d’après, quelle ne fut pas ma surprise de constater que cette bourgade assez peu étendue n’en était pas moins pourvue de deux musées d’arts et traditions populaires… Ce qui me paraît un cas sans exemple… Le premier est un musée départemental avec des prétentions classiquement ethnographiques. L’autre est le musée Joseph Vaylet, déjà cité, qui lui ne prétend à rien du tout, étant pour tout dire un sympathique capharnaüm déguisé en musée d’art populaire régional où une chatte ne retrouverait pas ses petits.

Commençons par la visite du musée départemental du Rouergue, situé dans une ancienne prison dont l’architecture n’est pas sans imprégner l’état d’esprit des visiteurs. Voici ce que j’estimai digne de ne pas être oublié le jour de mon unique visite à l’été 1994…

Un tableau naïf représentant une famille à l’occasion d’un baptême, signé par un certain Germain, qui aurait été réalisé « aux environs de 1880 » selon le musée… Un deuxième tableau, dans une autre salle, non signé cette fois, est de toute évidence de la main du même peintre autodidacte du siècle dernier. Il paraît représenter les mêmes personnes que sur le premier tableau, ces personnages entourant le même bébé qui a, cette fois, le teint un peu plus verdâtre. Les deux peintures ont les mêmes teintes brunes et violacées, les visages ont des airs cubistes… Une salle était consacrée au bestiaire présent dans l’iconographie des églises romanes rouergates… En marge, mon attention fut attirée par des reproductions, exposées dans cette même salle, de dessins à la plume extraits de registres notulaires de notaires (d’un certain Pierre Galaubi par exemple, notaire à Naucelle vers 1487-1488), dessins qui sont de véritables fantaisies exécutées en marge de lettres, sortes de griffonnages machinaux, de dessins automatiques avant la lettre (au quinzième siècle). Ces « grotesques » tout en arabesques paraissent logiquement issus, en catimini, de l’écriture à la magnifique calligraphie virevoltante… À noter aussi une salle consacrée à la piété populaire, exposant des reliquaires en papier roulé (anticipant sur tant de reliquaires d’artistes modernes), des bannières de procession, des sous-verre naïfs, et plus particulièrement une photo montrant une statuette archaïque, très émouvante, d’une femme nue plongée dans un baquet et dont on ne voit que les seins et le nombril, statuette qui est placée usuellement dans une petite loge sous la statue d’une Vierge du dix-septième siècle dans la chapelle de Notre-Dame-du-Fraysse à Bournazel (Aveyron), Cette chapelle fut longtemps l’objet de cultes d’origine païenne (femmes enceintes) et de vœux consécutifs à une épidémie qui avait décimé le village en 1772.

Musée d'art populaire du Rouergue
Le Musée d’art populaire du Rouergue

Mais achevons la visite du musée départemental. Toujours dans la salle d’art populaire religieux, on peut remarquer un immense et singulier christ en bois, des ex-voto en cire, une croix en bobines de fil de fer peint en noir, etc. Enfin, à signaler une intéressante exposition temporaire qui se tenait à l’époque de ma visite sur les instruments de musique populaire bricolés ingénieusement à partir de matériaux naturels (sifflets, flûtes, percussions diverses avec des éléments végétaux… ).

Au musée Joseph Vaylet, se joue une autre musique… Un flou artistique et une excentricité passée de mode y règnent en maîtres. Excentricité désuète qui est à l’image du fondateur du musée, collectionneur maniaque, poète occitan, druide (écho sans doute de l’ancienne mission que s’était donnée l’Académie celtique sous le Premier Empire de sauvegarder le patrimoine folklorique au nom d’une idéologie nationalitaire ; cf. ce qu’en dit Jean Cuisenier dans son livre récemment paru, La Tradition Populaire,P.U.F.. Paris, 1995), félibre, et même majoral du Félibrige (ce mouvement fondé en 1854 par Frédéric Mistral et six autres intellectuels occitans se donnait pour tâche de maintenir et faire connaître la langue d’oc ; un majoraI était un rang hiérarchique)… Surtout. conscient des risques de disparition des dernières traces de la civilisation rurale rouergate à plus ou moins brève échéance, Vaylet eut très tôt l’idée de constituer un musée qui conserverait ces traces, ces centaines d’objets, témoins du folklore rouergat, qu’il accumulait dans le plus grand désordre chez lui. En fait, son désir est né pendant les années 40. Sa biographe, Marie-Paule Grégoire 3, signale qu’il reçut en 1943 la visite d’un « chargé de mission aux musées nationaux ». Le régime pétainiste, on le sait, encourageait à l’époque les initiatives visant à exalter les cultures liées au terroir, car il voyait dans le monde paysan une catégorie sociale que l’on pouvait présenter au reste de la population comme un modèle de Français « authentiques », aussi enracinés dans le sol que les plantes qu’ils faisaient pousser, caste mythiquement nourricière que le régime opposait à une caste de fantasmatiques parasites venus de l’étranger. Les cultures populaires ont longtemps souffert de ces interprétations nationalistes et totalitaires. La visite du délégué pétainiste ne porta apparemment aucun fruit puisque Vaylet n’ouvrit en effet les portes de son premier musée (installé dans son propre appartement) qu’en 1954. II y en eut finalement trois, et c’est le troisième qu’on peut visiter aujourd’hui. Ouvert dans ce qui est à la fois une ancienne église et une ancienne mairie, il lui fut offert par la municipalité et le département en 1976. C’est donc le musée d’un seul homme qui, bien que disparu à présent (Joseph Vaylet est né en 1894 et mort en 1982), imprègne encore fortement de sa marque l’atmosphère du lieu. Le désordre était assumé comme tel par le conservateur qui le mit plus d’une fois à l’honneur dans ses vers de mirliton. Il est à souhaiter que ce désordre et la désuétude de ce petit musée de province plein de trésors cachés se maintiennent durablement tant a de charme la visite dans ces conditions. Les visiteurs ont ainsi l’illusion d’exhumer eux-mêmes ces trésors…

Joseph VayletJoseph Vaylet

Qu’y trouve-t-on ?

L’art populaire de soldats par exemple : boîtes à pharmacie, gourdes en bois ciselé, croix faites avec des balles (saisissante alliance du sabre et du goupillon !), douilles gravées de fines arabesques… Au détour d’un couloir, on tombe ensuite sur une collection de fers à repasser qu’aucune transition ne relie à ce qui l’a précédée. Puis une collection de minéraux rares ramassés en vallée d’Olt. Non loin, se dressent des bustes en bois naïfs sans indication d’origine. À l’entrée du musée, des vitrines exposent des centaines d’objets variés (inévitables sulfures !) et sont elles-mêmes surmontées d’autres objets, impossibles à examiner, placés trop haut, couverts de poussière… Dans cette même entrée cependant, se trouve sans conteste l’objet le plus étonnant du musée, une « chemise conjugale » en toile de chanvre ou de lin, d’aspect fort rugueux, du type de celles que revêtaient les paysannes d’autrefois (jusqu’à très récemment) pour dormir avec leurs époux. Pour dormir… et accomplir l’acte ! La chemise est percée d’une fente brodée au fil rouge en son pourtour et surmontée de l’inscription, elle aussi brodée en rouge : « Dieu le veut »4… De quoi sacrifier à la bagatelle avec entrain en somme… De plus, comme l’explique lui-même Joseph Vaylet dans l’opuscule qu’il a consacré à la chose (La Chemise Conjugale, historique et anecdotes, « vendu au profit du musée », 1985 ; à noter d’autres opuscules de Vaylet, assez réjouissants, comme La Bouse dans le folklore -Ed.Imprimerie du Sud-Ouest, Toulouse, 1977, et aussi La Dent dans le folklore, L’Âne dans le folklore, etc.), les chemises étaient si raides qu’il devenait fastidieux de les retrousser. Dès lors, on voit bien que la fente avait son utilité… Elle permettait aussi aux jeunes mères de mettre les pieds de leurs nourrissons au chaud quand elles allaitaient ! Vaylet relève dans son petit livre différentes locutions qui ont servi à désigner la particularité de cette chemise, comme « le trou du bonheur » (dans « les familles aisées du Maine-et-Loire »), ou le « carrefour des enfants perdus », toutes deux fort poétiques…

AuvergnatAuvergnat

Les différentes salles du musée sont assez obscures. On a l’impression de se déplacer dans les cases de la mémoire, vaste marché aux puces. Entassement semé de méchants bouts de papier rédigés à la main, fantômes de légendes. Des quenouilles, des fuseaux à laine, des outils de tanneur, une roulette de dentiste à pédale paraissent là pour tenter un poète à la Lautréamont (« beau comme un parapluie et une machine à coudre réunis sur… »). Plus loin : des pièges à rat et à loup, un appareil à enfumer les abeilles, des reliquaires en papier roulé, des crucifix domestiques, dont un en os. Au détour d’un autre couloir, on tombe sur une petite peinture assez léchée représentant une femme très en chair (vénale ?) ; et puis, une applique sculptée à l’effigie d’un cerf, une couronne de mariée (les cornes comme conseil charitable avant le mariage ?), un ange, un faucon crécerelle empaillé, de vieux appareils photo, des phonographes, d’antiques machines à écrire, un plat à barbe avec, écrit au fond : « Ne confie à personne les fautes de ta femme : c’est cracher en l’air ». De nouveau des objets naïfs, des petites têtes dont un Napoléon (on sait la fascination qu’il a longtemps exercée sur les artistes populaires de toutes époques ; voir par exemple la statue que le sculpteur autodidacte François Michaud lui a consacrée dans son village de Masgot dans la Creuse), un battoir pour mariée (suite logique des cornes), un couple d’Adam et Ève (la malédiction originelle… ), un coffret à secret, un moine priant, une canne avec un serpent très récente (1988), des objets minuscules sculptés par des bergers, œuvres de patience (sabots, araires, bœufs attelés à une charrette, accessoires pour faire le fromage dans les burons, etc). On trouve aussi des pipes, des outils de fumeur et bien entendu les incontournables masques africains (mais pas de raton-laveur). Plus loin encore, une girouette. Au sein de la reconstitution d’un intérieur rouergat, encombré de vitrines bourrées de documents et de livres accumulés par Vaylet, on découvre un socle cubique qui supporte un clou rouillé. Une légende livre le fin mot de l’histoire: « Au musée / Qu’est-ce que ce clou? – C’est le peigne de Charles le Chauve ». On sourit et on passe. C’est alors un squelette sculpté dans le bois par un autre berger qui retient l’attention (le crâne est posé non pas sur un coussin mais sur un peigne à carder !). Dans une niche, on découvre une très belle statue naïve, représentant un Auvergnat aux dires de l’auteur du livre intitulé comme de juste Les Auvergnats, statue qui figure sur une photo de Robert Doisneau qui servit d’illustration à l’affiche d’une de ses expositions en 1978 au musée Nicéphore Niepce de Châlons-sur-Saône (sur cette dernière photo, en outre, on peut voir, posant à côté d’elle, Joseph Vaylet himself).

Terminons ce tour du musée forcément rapide en signalant qu’à l’étage se trouve une étonnante collection de bénitiers en porcelaine, albâtre, biscuit, la plupart très naïfs, ainsi qu’en faïence, bronze, verre soufflé, argent ou étain, provenant de Bretagne mais aussi d’ailleurs comme par exemple Nevers.

En sortant du musée Joseph Vaylet, vous pouvez, si le cœur vous en dit, aller jeter un coup d’œil au musée… du scaphandrier, qui le jouxte de façon totalement inattendue.

Bruno Montpied
Gazogène n°14-15

1. Il s’agit de Salvannah, architecte plus connu pour la construction de la cathédrale de Rodez. Il construisit l’église de Saint-Côme de 1522 à 1532.

2. Les historiens de l’art populaire du reste, Ernst Schlee par exemple, dans L’Art Populaire en Allemagne, Office du livre, Fribourg, 1980, s’accordent à faire débuter ce que l’on appelle l’art populaire au seizième siècle.

3. Marie-Paule Grégoire, Joseph Vaylet, majoral du Félibrige. Éditions Musée Joseph Vaylet, Espalion, 1981.

4. À signaler que dans le livre de Jacques Dubois et de Robert Doisneau, Les Auvergnats, où une photo de Doisneau montre la dite chemise, les auteurs jugent « l’authenticité » de l’inscription « douteuse »…


L’œuvre au noir de l’abbé Bachié

L’œuvre au noir de l’abbé Bachié

C’ÉTAIT, D’APRÈS LES TÉMOIGNAGES QUE J’AI PU RECUEILLIR, UN PERSONNAGE DE PETITE TAILLE, AU VISAGE ROND, PLUTÔT SOURIANT CAR D’UN NATUREL ENJOUÉ, JOVIAL…

ON PEUT PENSER QUE – DANS LE MEILLEUR DES CAS – LA LECTURE DU BRÉVIAIRE N’EMPÊCHAIT PAS LE BON CURÉ DE JETER AUTOUR DE LUI DES REGARDS PERSPICACES CAR PENDANT PRÈS DE TRENTE ANS, IL A RAMASSÉ AU COURS DE SES PROMENADES DES CENTAINES ET DES CENTAINES DE RACINES, SARMENTS, BRANCHAGES ET MORCEAUX DE BOIS DE TOUTES DIMENSIONS…

PUIS, L’ABBÉ BACHIÉ RETOUCHAIT CES BOIS TROUVÉS DE LA FAÇON LA PLUS MINIME POSSIBLE, DONNANT PARFOIS QUELQUES COUPS DE PEINTURE SOUVENT NOIRE… PENDANT PRÈS DE TRENTE ANS, IL A AINSI SCULPTÉ ET REHAUSSÉ CES PETITES STATUETTES AINSI COMPOSÉES. IL LES A ACCUMULÉES DANS UNE PIÈCE DE SON PRESBYTÈRE SANS QUE PERSONNE NE SOIT AU COURANT, NI À PLUS FORTE RAISON. N’Y PÉNÈTRE ! C’EST SEULEMENT AU MOMENT DE PRENDRE SA RETRAITE, LORS DU DÉMÉNAGEMENT QUE L’ON DÉCOUVRIT CETTE ACTIVITÉ.

ON EN TIRA DE PLEINS CARTONS.

UNE PETITE EXPOSITION FUT ORGANISÉE. CE FUT UNE GRANDE JOIE POUR L’ABBÉ BACHIER QUI, LE JOUR DU VERNISSAGE, ALLAIT DE GROUPE EN GROUPE, EXPLIQUANT OÙ IL AVAIT TROUVÉ CHAQUE MORCEAU DE BOIS, FORÊT DE LA GRÉSINE, BRAHAUNIE… EN QUELLES CIRCONSTANCES, RETRAÇANT LA GÉNÉALOGIE DE SES CRÉATIONS… JOIE INTENSE SANS DOUTE, JOIE ULTIME : MOINS D’UN AN PLUS TARD, EN 1991, IL DÉCÉDAIT.

IL PRÉSENTAIT LUI-MÊME AINSI, SUR UNE MODESTE FEUILLE VOLANTE, SON TRAVAIL :
« QU’ÊTES-VOUS VENUS VOIR ?
DES BRANCHES, DES RACINES, DES VIEILLES ET DES TORDUES, DES FÉTUS QUE LES HOMMES REPOUSSENT DU PIED OU RAMASSENT AVEC DES FOURCHES, POUR LE FEU OU POUR DES TAS QUI POURRIRONT.
ET POURTANT : CES BRANCHES DONT PERSONNE NE VEUT, CES LIERRES TORS, CES GENIÈVRES TORTURÉS,CES RACINES SQUELETTIQUES, LOURDES, LA NATURE LES A AIMÉS ET, À SA MANIÈRE DRÔLE ET FANTAISISTE, LEUR A CISELÉ UNE FORME, PRESQUE DONNÉ UN LANGAGE.
SEULEMENT : LA NATURE EST SIMPLE ET PERSONNELLE, ELLE A SON ART ET SON IMAGINATION, ELLE NE CONNAIT PAS LES MODÈLES STANDARD.
ET SON CŒUR…C’EST LE CISEAU DU TEMPS QUI FAÇONNE,
ET SA PARURE… C’EST LA PALETTE DU SOLEIL QUI LA FIGNOLE,
ET SON SECRET… C’EST LE CŒUR DE L’HOMME QUI LE CHERCHE.
LA FANTAISIE GÉNIALE DE LA NATURE, LA FOLLE DU LOGIS DES HOMMES,
QUAND ELLES SE RENCONTRENT ET S’ENTRAIDENT FONT DE CES BRANCHES MORTES DES RAMURES VIVANTES, DANS UNE CRÉATION SANS LIMITE.

À TRAVERS LE CŒUR DE CES BRINDILLES JONGLE L’IMAGINATION INFINIE DE L’ARCHITECTE ÉTERNEL QUI A FAÇONNÉ LE CŒUR DES HOMMES.

G. B. PRÊTRE »

VOYONS DONC D’UN PEU PLUS PRÈS CETTE CRÉATION.

EN PREMIER LIEU, SON BESTIAIRE : VOICI LE LÉVRIER TIMIDE ET SOUMIS COMME EN ATTENTE DU COUP POUR LE BATTRE, LE BASSET PLAINTIF IMPLORANT LA CARESSE QU’IL NE RECEVRA JAMAIS, LE CHIEN CRAINTIF ou LE CANICHE À DEMI TONDU ET… À TÊTE HUMAINE ! VOILÀ LE LOUP À LA FANTASTIQUE EXPRESSIVITÉ, TORTURÉ, HURLANT,PITOYABLE, BROYÉ PAR UNE MAIN INVISIBLE, LOUP QUI NOUS FAIT PENSER IMMANQUABLEMENT À CELUI DE GIACOMETTI.

MAIS CE BESTIAIRE SEMBLE ILLIMITÉ : OISEAUX RÉELS OU MERVEILLEUX ; OURS, CHÈVRES, ESCARGOTS, SERPENTS… TOUTES CES REPRÉSENTATIONS, MÊME LES PLUS CONFORMISTES, DÉGAGENT UNE AURA PLUS OU MOINS MYSTÉRIEUSE… QUI VA SE RÉVÉLER ENCORE PLUS CLAIREMENT DANS LES FIGURINES ANTHROPOMORPHES.

REGARDONS PAR EXEMPLE ATTENTIVEMENT LA SCULPTURE INTITULÉE « JE PENSE… » -ET QUEL RAPPORT ENTRE CE TITRE ET L’ŒUVRE ? ELLE REPRÉSENTE UN ÊTRE HYBRIDE À CHAPEAU, BARBE NOIRE, TENANT SA MAIN GAUCHE SUR UN TRONC QUI RESSEMBLE ÉTRANGEMENT À UN BILLOT. CE PERSONNAGE EXHIBE UNE POITRINE BIEN FÉMININE ; IL EST MONTÉ SUR DEUX LONGUES JAMBES D’ÉCHALAS TERMINÉES PAR DES SABOTS DE BOUC OU BIEN DE CHÈVRE…

AINSI CETTE FIGURE À PREMIÈRE VUE ANODINE DEVIENT PEU À PEU FAUNE, OU SILÈNE ISSU DE QUELQUE SOCRATIQUE BANQUET, HERMAPHRODITE ÉCHAPPÉ D’UNE ANTIQUE FRESQUE GROTESQUE IMITÉE DE PÉTRONE…

ON RETROUVE LE MÊME PROCÉDÉ – APPARENCE ANODINE, RÉALITÉ INQUIÉTANTE – AVEC LA PETITE SCULPTURE INTITULÉE « LA PAUSE » : UN PERSONNAGE MASCULIN, FILIFORME, EST À DEMI ASSIS, UNE BOUTEILLE PRÈS DE LUI… MAIS IL CONTINUE À MAINTENIR EN ÉQUILIBRE SUR SA TÊTE UN RÉCIPIENT AU POINT QUE L’ON SE DEMANDE SI UNE VÉRITABLE « PAUSE » EST BIEN POSSIBLE ET S’Il NE S’AGIT PAS D’UN SUPPLICE DE TANTALE D’UN NOUVEAU GENRE.

VOYEZ CE « SUSPENS », PERSONNAGE SUSPENDU À L’EXPRESSIONNISTE ET EFFRAYANT VISAGE. QUELLE TORTURE NE SUBIT-IL PAS, À QUELLE FOURCHE PATIBULAIRE N’EST-IL PAS ATTACHÉ, VERS QUEL GOUFFRE NE SE VOIT-IL PAS TOMBER DE FAÇON IMMINENTE, EST-CE LE BON OU LE MAUVAIS LARRON ?

CE THÉÂTRE DE LA VIOLENCE, DE LA CRUAUTÉ ET DE LA MORT TROUVE UNE SORTE D’ACCOMPLISSEMENT AVEC LE GROUPE DE « LA DÉCOLLATION » : LE BOURREAU DOMINANT DE TOUTE SA LONGILIGNE : HAUTEUR SA VICTIME EFFONDRÉE ET TORDUE À SES PIEDS. UN POIGNARD TRAÎNE SUR LE SOL… AJOUTONS QUE PAR UN HABILE MONTAGE, LA TÊTE DU VAINCU POUVAIT SE DÉTACHER À LA GUISE DU SPECTATEUR… QUELLE OBSCURE ET INAVOUABLE DUALITÉ HANTAIT DONC LES COURTES NUITS DE L’ABBÉ BACHIÉ ; OU, COMPTE TENU DE L’AMBIVALENCE DES FORMES, QUELLE NOUVELLE JUDITH ?

CAR ON SENT PARFOIS TRÈS NETTEMENT QUE LE BON ABBÉ BACHIÉ A LUTTÉ CONTRE L’ÉMERGENCE DE CE FOND NOIR FAIT, SANS AUCUN DOUTE, D’ANGOISSE, D’HORREUR, DE VIOLENCE ET DE SADISME !

CETTE VISION CRUELLE DU MONDE ET DE LA NATURE, CETTE PRÉSENCE SATANIQUE ET DIABOLIQUE AU CŒUR DES CHOSES, L’ABBÉ BACHIÉ TENTE D’EN PERVERTIR L’EFFET PAR L’INTRODUCTION DE LA DÉRISION ET DE L’HUMOUR. CET ART DE LA PIROUETTE ET DE LA DISTANCIATION IRONIQUE, CETTE VOLONTÉ D’AJOUTER UN DÉTAIL FAUSSEMENT NAÏF NE FAIT EN RÉALITÉ QUE RENFORCER LE MALAISE DU SPECTATEUR ATTENTIF.PRENONS À TITRE D’EXEMPLE CE SERPENT BOA À L’AMUSANTE FIGURE AUQUEL A ÉTÉ ATTRIBUÉ UN PIED À DOIGTS DU GENRE MARTIEN. CE FANTASTIQUE DE BAZAR, TRÈS CONFORMISTE, PRÊTE À SOURIRE… JUSQU’À CE QUE L’ON REMARQUE UNE FORME ARC-BOUTÉE SUR LE SOL : UN CORPS À MAIN HUMAINE ET À PIEDS DE BOUC !
VOYEZ AUSSI CE « BOUTE-FEU », GENTIL LUTIN VITE TRANSFORMÉ EN GNOME INCENDIAIRE ET MENAÇANT.

N’AYONS GARDE D’OUBLIER CETTE ANECDOTE SIGNIFICATIVE QUE L’ON M’A RACONTÉ : LE JOUR DE SA SEULE ET UNIQUE PRÉSENTATION AU PU8LIC, L’ABBÉ BACHIÉ N’AVAIT PAS HÉSITÉ À MONTRER DES SCULPTURES·REPRÉSENTANT DES FEMMES NUES… AU GRAND DAM DE CERTAINES PAROISSIENNES QUI N’EN CROYAIENT PAS LEURS YEUX ! ! !

J’AVOUE QUE JE DONNERAI CHER POUR VOIR LES DITES STATUETTES CAR IL EST FORT PROBABLE QU’ELLES ÉTAIENT PLUS COMPLEXES ET PLUS CHARGÉES DE SYMBOLES QUE DE SIMPLES NUS FÉMININS…

MAIS OÙ SONT ELLES AUJOURD’HUI AINSI QUE LE CONTENU DES CAISSES DU DÉMÉNAGEMENT ? QUE CONTENAIENT ET OÙ SONT LES NOMBREUX CAHIERS RÉDIGÉS PAR L’ABBÉ BACHIÉ DONT L’EXISTENCE EST ATTESTÉE PAR UN TÉMOIGNAGE ORAL IRRÉFUTABLE ? ESPÉRONS QUE CONTRAIREMENT AU MOBILIER ET AUX SCULPTURES D’UN AUTRE ABBÉ, PASSÉ CEPENDANT À LA POSTÉRITÉ, L’ABBÉ FOURRÉ DE ROTHÉNEUF, TOUS CES TÉMOIGNAGES NE DISPARAISSENT PAS !

CAR C’EST UNE ŒUVRE ÉTRANGE : SORTE D’EXORCISME RÉVÉLATEUR D’UNE VIE INTÉRIEURE TOURMENTÉE, HANTÉE PAR LE MAL, MAL INHÉRENT À LA NATURE QUI EXSUDE ELLE-MÊME CES FORMES ANTHROPOMORPHIQUES OU ZOOLOGIQUES.

UN REGARD ACÉRÉ, QUELQUES COUPS DE CANIF, UN SOUPÇON DE PEINTURE DÉLAVÉE ET TOUTE LA MISÈRE DU MONDE, TOUTES SES TURPITUDES, SURGISSENT.

TRENTE ANS SANS RIEN MONTRER. TRENTE ANS SANS QUE QUICONQUE N’AIT VENT DE CE MYSTÉRIEUX ET NOCTURNE TRAVAIL.

ÉTAIT-CE LE PRIX À PAYER POUR ÊTRE AUX YEUX DE TOUS LE BON ABBÉ DE GRAMAT ?

Jean-François Maurice
Gazogène n°04